‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 100 sur 194 · DÉFINITIONS DE LA VIE DE CUVIER ET DE BIGHAT · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS DE LA VIE DE CUVIER ET DE BIGHAT

)) La vie est donc un tourbillon plus ou moins rapide, plus ou moins compliqué, dont la direction est constante, et qui entraîne toujours des molécules de mêmes sortes, mais où les molécules individuelles entrent et d'où elles sortent continuellement, de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentielle que 6a matière.

)) Tant que ce mouvement subsiste, le corps où il s'exerce est vivant] il vit. Lorsque le mouvement s'arrête sans retour, le corps meurt. Après la mort, les éléments qui le composent, livrés aux affinités chimiques ordinaires^ ne tardent point à se séparer, d'où résulte plus ou moins promptement la dissolution du corps qui a été vivant. C'était donc par le mouvement vital que la dissolution était arrêtée et que les éléments du corps étaient momentanément réunis. »

Après avoir défini et décrit sommairement le fait de l'organisation comme une condition de la vie, et énoncé la loi qui, dans toutes les différentes structures, qualités et espèces d'êtres vivants, fait résulter la vie de l'action et de la réaction mutuelle de toutes les parties du corps organisé, Guvier constate que « tous les efforts des physiciens n'ont pu encore nous montrer la matière s'organisant, soit d'elle-même, soit par une cause extérieure quelconque ». On sait que la science est plus que jamais arrêtée ferme à ce point. Mais Guvier prend pied de là pour accuser cet antagonisme des forces qu'il ne faisait qu'indiquer plus haut en parlant d'affinités chimiques ordinaires ; et nous n'admettons pas aujourd'hui d'affinités de plus d'une sorte. « En effet, continue-t-il, la vie exerçant sur les éléments qui font à chaque instant partie du corps vivant, et sur ceux qu'elle y attire, une action contraire à ce que produiraient sans elle les affinités chimiques ordinaires, il répugne qu'elle puisse être ellemême produite par ces affinités, et Ton ne connaît cependant dans la nature aucune autre force capable de réunir des molécules auparavant séparées.

» La naissance des êtres organisés est donc le plus grand mystère de l'économie organique et de toute la nature; jusqu'à présent nous les voyons se développer, mais jamais se former ; il y a plus, tous ceux à l'origine desquels on a pu remonter, ont tenu d'abord à un corps de la même forme qu'eux, mais développé avant eux; en un mot à un parent... » Les passages à la suite de ceux-ci concernent la génération et l'espèce, et n'ont pas à nous occuper en ce moment. Il s'agit de la vie et de ses rapports d'opposition ou d'accord avec les forces du milieu physico-chimique .

Et d'abord Guvier ne songeait certainement pas à nier des

rapports d'harmonie sans lesquels il ne saurait y avoir coexistence, et qui ressortent de toutes parts, dans les moyens de vie que les organismes tirent de leurs milieux, non pas seulement au yeux des finalistes, mais encore aux yeux des savants qui ne reconnaissent dans la relation du moyen à la fin que celle de la condition au fait même de l'existence. Le reproche d'avoir commis un oubli si étrange ne peut s'adresser qu'à Bichat, auteur de la définition célèbre : « La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort*. » Le vice logique d'emprunter l'idée d'une chose à une autre idée non seulement toute négative, mais même qui n'est précisément que la négation de la chose à définir, est une véritable énormité dans cette définition. Et n'est-ce pas une vraie mythologie, de se représenter ensuite l'œuvre des corps extérieurs comme une action qui donne la mort, et le fait de la vie comme la réaction d'un principe inconnu contre la tendance générale de la nature? Guvier n'a conservé rien de cela dans ses formules. Si on les examine avec attention, on y trouvera un exemple intéressant et du tort que peut causer l'introduction d'une hypothèse qui se glisse inutilement et comme inaperçue dans une définition, et du peu qu'il suffit quelquefois de changer dans ses termes pour rendre une parfaite correction logique à ce qui semblait d'abord dépendre de certaines preuves qu'on ne pouvait point faire.

Si, dans cette formule : « les éléments du corps organisé, livrés aux affinités chimiques ordinaires, ne tardent pas à se séparer », la partie soulignée était remplacée par ces mots : livrés aux affinités chimiques, alors que les fonctions normales des organes, avec les mouvements spéciaux qui les caractérisent^ ont cessé de se produire, Guvier n'aurait énoncé rien au delà du fait, aurait évité la supposition erronée de plusieurs genres, et de genres opposés, d'affinités, et sa conclusion n'en eût été que mieux adaptée aux prémisses. « C'est par le mouvement vital

1. Recherches physiologiques sur la vie et la mort, à la première page. Le développement de la pensée ne l'affaiblit pas : Tel est, en effet, le mode d'existence des corps vivants que tout ce qui les entoure tend à les détruire (/). Les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux; eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle; bientôt ils succomberaient, s'ils n'avaient en eux un principe permanent de réaction. Ce principe est celui de la vie. Inconnu dans sa nature, il ne peut être apprécié que par ses phénomènes : or, le plus général de ces phénomènes est cette alternative habituelle d'action de la part des corps extérieurs et de réaction de la part du corps vivant... »

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