Critique du Jugement, § LXIV
Toutefois, on tirait ainsi une conclusion illogique d'un fait tout négatif, et si Ton s'était demandé pour quelle raison de simples réactions chimiques ne pourraient pas faire sur le théâtre de la vie ce qu'elles font au dehors et qui n'est point un phénomène de vie, on n'aurait pu en alléguer aucune. Mais, par là même, ainsi que je l'ai déjà remarqué, les matérialistes ne pouvaient à leur tour appuyer aucun raisonnement sur le fait de la production des « principes immédiats » par des synthèses de laboratoire. La différence d'un organe et d'un composé chimique n'est en rien diminuée par de telles opérations, si loin qu'on réussisse à les pousser. Le composé est une matière fixe dont les éléments sont liés par des lois qui n'impliquent point une évolution, avec le rapport des moyens à une fin, pour la conduire de son commencement à son terme; V organe, au contraire, est fait pour un organisme, est au service d'un tout qui comporte naissance, génération et mort; il s'utilise pour l'accomplissement de cette évolution; il sert, par exemple, chez les animaux, au cours de cette dernière, d'instrument pour la perception et la poursuite d'une proie; finalement, il meurt avec son tout, qui fait retour à l'état de matière inorganisée, et la tnort ne tire ainsi sa signification, et, à vrai dire, son existence que de l'organisation et de la vie; car cela n'aurait aucun sens d'appliquer ce mot mort à des changements d'état ou de composition de corps dont l'état est stable et la durée indéfinie sous certaines conditions, et entièrement pérenne, on doit le croire, quand il s'agit de leurs derniers éléments de composition.
L'ancien point de vue, celui de la distinction entre la « chimie organique » et la « chimie inorganique » s'alliait à la pensée d'un antagonisme entre les forces physiques ou mécaniques et les « forces vitales ». Que doit-il rester aujourd'hui d'une supposition qui était si naturellement suggérée par l'expérience des phénomènes dont le théâtre est toujours préparé chez les corps « dont se retire la vie » ?
Guvier, dans l'Introduction de son Règne animal, expose, en ce langage ferme et serré qui reste un modèle rarement imité de style scientifique, son idée générale de la vie et de l'espèce : « Si pour nous faire une idée juste de l'essence de la vie, nous la considérons dans les êtres où ses effets sont les plus simples, nous nous apercevons promptement qu'elle consiste dans la faculté qu'ont certaines combinaisons corporelles de durer pendant un temps et sous une forme déterminée, en attirant sans cesse dans leur composition une partie des substances environnantes, et en rendant aux éléments des parties de leur propre substance.