‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 101 sur 194 · DÉFINITIONS DE LA VIE DE GUVIER ET DE BIGHAT · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS DE LA VIE DE GUVIER ET DE BIGHAT

que la dissolution est arrêtée et que les éléments du corps sont momentanément réunis. » Et n'est-ce pas une vérité de fait?

Et, au lieu de ce raisonnement : « la vie exerçant sur les éléments et parties du corps organisé une action contraire à ce que produiraient sans elle les affinités chimiques ordinaires, il répugne qu'elle puisse être elle-même produite par ces affinités », si Guvier avait dit : « les fonctions, les mouvements propres à la vie, produisant dans l'état des parties et des éléments du corps organisé, et dans le jeu des affinités, des modifications qui ne se produiraient pas sans ces fonctions et ces mouvements, il répugne que ceux-ci puissent être eux-mêmes produits par ces affinités », l'argumentation conserverait aujourd'hui toute sa force.

Le raisonnement ainsi corrigé ne tend pas seulement à établir la distinction des fonctions chimiques et des fonctions vitales; nous devons reconnaître qu'en un sens, il va jusqu'à l'opposition; qu'en un sens les idées de Guvier et de Bichat même ne sont pas sans fondement. En effet, quand nous modifions les effets de la loi de la pesanteur en soulevant un poids, ou en mouvant notre propre corps, grâce à des points d'appui que nous prenons sur le sol pour réagir, on ne peut pas dire que cette loi contrarie notre action ou que nous-mêmes nous contrarions cette loi. Non seulement on ne peut pas dire cela, mais même il est certain que rien de pareil ne serait possible sans la pesanteur, et que les effets de la loi sont modifiés, dans ces cas particuliers, par l'intervention d'un acte et d'un mouvement émanés de notre vouloir, sans que la loi subisse aucune altération. Il n'en est pas moins vrai que, à regarder le cas particulier et le fait, il y a véritablement antagonisme entre l'action de la pesanteur et mon action, quand je tiens un corps suspendu que la pesanteur sollicite, durant tout le temps que mon effort peut se soutenir. De même, lorsque les fonctions et les mouvements spéciaux de certains organes, tels que le cœur, les appareils respiratoires, les centres et les courants nerveux, se produisent dans un corps organisé, non seulement on ne saurait voir là rien de contraire aux lois des affinités chimiques, non plus qu'aux propriétés générales, aux propriétés physiques des corps, mais encore il est clair que l'existence et le jeu de ces propriétés et de ces lois sont inséparables de la constitution du corps organisé et sont des conditions nécessaires, des causes, au sens physique du mot, de sa propre existence, et par conséquent de son fonctionnement. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un antagonisme est à reconnaître, au fond, entre l'action des lois générales, physico-chimiques, sur les parties et éléments d'un corps, et les actions que

ce corps, s'il est organisé, exerce par des fonctions spéciales, par des mouvements spéciaux, pour modifier les effets de cette action générale; que cet antagonisme, dis-je, existe durant tout le temps que le fonctionnement propre du corps organisé peut se maintenir .

Voulons-nous maintenant nous élever à une vue universelle de l'opposition entre le corps organisé, qui dispose des lois d'une nature propre, et l'ensemble des lois qui régissent tous les corps de la nature? Faisons une supposition. Imaginons un organisme unique enveloppant les organismes particuliers. Il n'y a plus rien d'inorganisé, plus rien d'inorganique au monde. Gomme la circulation de certains corps inorganiques, gaz et liquides, est une condition de la vie de chaque organisme individuel, telle que nous la connaissons, il faut pour comprendre l'hypothèse, se figurer que les assimilations et désassimilations, les absorptions et exhalations sont réglées et coordonnées, dans cet organisme universel des organismes, en telle manière que tout ce qui est gagné ou perdu à chaque instant par l'un quelconque de ces derniers, en fait d'éléments circulatoires, est immédiatement perdu ou gagné par un autre disposé à cet effet, et qu'ainsi tout et toujours se trouve utilisé. Une parfaite harmonie ou unité de vie règne entre tous les corps, quoique demeurant distincts; un corps tel que l'air ou l'eau, par exemple, ne peut plus être envisagé que du même œil qu'on envisageait les « principes immédiats » à l'époque où les savants se refusaient à les considérer comme pouvant exister ou être produits en dehors des animaux et des végétaux, ou autrement que par leur œuvre et pour leur usage. Il n'y a donc plus de corps inorganiques, et il ne peut se produire aucun fait d'antagonisme entre les affinités des corps que nous désignons sous ce nom et les fonctions et actions spéciales, les mouvements spéciaux des corps organisés, particuliers, individuels, que nous imaginons liés tous entre eux comme le porte notre hypothèse. Il est aisé de voir par là que notre hypothèse est en parfait accord avec une autre qui poserait tous ces corps comme immortels : immortels séparément aussi bien que dans leur ensemble solidaire.

Mais supposons que quelques-uns de ces corps soient par une raison quelconque décomposés et réduits à leurs éléments, ou à certains composés de ces derniers, autres que ceux qui convenaient à l'organisme universel. C'est ce qui s'appellera mourir. Alors, il s'établira des vides dans cet organisme, et en même, temps une matière inorganique deviendra libre, dont la quantité ira croissant avec la mortalité des êtres. Cette matière sans emploi, obéissant aux mêmes lois générales auxquelles elle était

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