‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 106 sur 194 · LA MATIÈRE ET LA FORME EN BIOLOGIE · texte numérisé non relu

LA MATIÈRE ET LA FORME EN BIOLOGIE

chimique nous a donné des corps réels, irréductibles et toutefois palpables, à propriétés bien définies : un hydrogène, un oxygène, un carbone, un azote et quelques autres, qui sont des composants matériels du végétal et de Tanimal vivant. Approfondissons, cependant; comme nous ne pénétrons pas la science, on le sait, ni sous le rapport de la quantité ni sous celui des propriétés, jusqu'à la raison d'être dernière de ces corps élémentaires, nous sommes obligés de les considérer eux-mêmes comme étant déjà des formes^ et notre idée de matière recule. Ce sont de vraies formes, en effet, qu'ils tiennent de leurs qualités physiques et chimiques, de leurs poids spécifiques, de leurs chaleurs spécifiques, de leurs affinités diverses, des actions variées qu'ils exercent sur les autres corps tant composés que simples, tant organisés et vivants qu'inorganiques. Ils remplissent, quoique formes, des fonctions de matière pour les composés chimiques où ils entrent; mais ces derniers ont des propriétés nouvelles, profondément différentes souvent; ils sont donc des formes qui succèdent à des formes, et la relation de matière à forme fuit et nous échappe encore une fois. Qu'est-ce que la matière?

« Les moyens de manifestation physico-chimiques, nous disait ci-dessus Claude Bernard , sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet dans une boîte où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » Or, ces moyens de manifestation que le physiologiste voit dans les composés chimiques, et qu'il compare à des lettres, sorte de matière des formes qu'âme force crée, le chimiste atomiste les trouve, lui, et les peut soumettre à une semblable comparaison, dans le petit nombre d'éléments principaux que des forces aussi vont prendre pour les lier en des combinaisons et séries de combinaisons, ces acides, ces bases, ces sels, ces hydro-carbures, ces alcools, ces aldéhydes, etc., etc., corps d'une multiplication tout à l'heure aussi indéfinie que, dans un autre genre, celle des propositions de géométrie. A son tour, le chimiste mécaniste, autant du moins qu'il apercevra le but où il tend, considérera les corps appelés simples, qui sont la matière des formes étudiées par le précédent, comme n'étant eux-mêmes que des assemblages de certaines lettres premières ou dernières;

ginaires de dureté et d'impénétrabilité absolues, d'étendue réelle et de figures variées, et toutefois indivisibles, étaient des êtres de fantaisie, d'un caractère à la fois hypothétique et abstrait, au jugement de toutes les autres écoles. Et ils ne seraient pas pour nousmêmes autre chose, sous ces mêmes définitions.

mais cette matière définitive n'aura de la matière que le nom, car elle se résoudra en points dits matériels, mais, au vrai, abstraits et mathématiques, et en forces ayant leurs sièges en ces points. Parvenu à ce résultat, le savant ne peut plus imaginer «ne manière qu'une force va chercher \ c'est à la force à trouver son sujet en elle-même, et tout commence par des formes; les lettres sont déjà des mots, il n'y a plus de matière.

Prenons un autre point de vue, afin de nous bien rendre compte de ce qu'est la forme relativement à la matière. La forme du chêne est dans le gland matériel, dans moins que le gland, dans un germe, de qui la puissance échappe à toute analyse dont son existence physico-chimique soit susceptible. On ne sait donc pas ce qu'est, ce que peut ou fait la matière, à l'origine de l'arbre individuel; encore moins, si possible, à la naissance du premier chêne. Ce qu'on sait, c'est que, pour se développer, la forme se nourrit de ce qui est matière à son égard, quoi que puisse être en soi-même cette matière, qui ne peut point la créer, mais seulement s'y subordonner et en être façonnée. Imaginons maintenant qu'il ait été fourni à ce gland, pour milieu unique et total de son développement, dans la terre et dans l'atmosphère, tous les éléments chimiques, ni plus ni moins, et dans les mêmes proportions, que l'analyse nous les montre employés dans un semblable de l'arbre futur : bois, feuilles, fleurs et fruits. Alors, si nous supposons, en outre, ce milieu indéfiniment prolongé pour être fourni à tous les arbres qui peuvent naître du premier et à leurs descendants, et que, en même temps, une œuvre de sélection, n'importe comment réalisée, supprime toutes les essences végétales, autant qu'il s'en trouve, dont les semences pourraient entrer en concurrence vitale avec la semence des chênes, la croissance et la multiplication de ces derniers avan^ ceront exclusivement et indéfiniment en rapport avec la terre et l'air composés à leur intention. La matière sera modelée par eux, progressivement tout entière. Le principe et la cause de cette forme de chêne ainsi étendue sans limites auront été cependant contenus dans le germe insensible du premier gland. Qu'a donc été, qu'a pu être, pour l'œuvre de cette génération formelle, la partie matérielle de ce germe?

Lorsque Lucilio Vanini, voulant repousser l'accusation d'athéisme devant le parlement de Toulouse, qui le condamna ^au bûcher, arguait, à ce qu'on rapporte, d'un grain de blé qui, disait-il, ne pouvait être regardé comme une production de la nature, attendu que, de semence en semence, il fallait remonter au premier grain, lequel devait nécessairement avoir un auteur, il entendait très probablement que la forme ne pouvait procéder

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