‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 107 sur 194 · LA MIGROBIE ET LES VIVISECTIONS · texte numérisé non relu

LA MIGROBIE ET LES VIVISECTIONS

de la matière, qu'elle était, au moins à l'origine, un acte; et cet acte, il le rapportait à Dieu, tandis que la nature était, pour son argument, le développement matériel des formes créées. Cette interprétation^ conforme au principe aristotélique de l'acte, est la seule qui donne au raisonnement une base, pourvu qu'on ait d'abord écarté l'hypothèse du procès à l'infini, qui permettrait de remonter toujours dans la génération des formes, semblables ou différentes, les unes par les autres, sans rencontrer plus de limites qu'il n'y en a dans l'idée de matière, sous l'aspect de puissance. Mais quand l'infini, qui implique contradiction, est ôté, la forme ne se comprend plus que comme un acte et une création, que l'idée de matière par elle-même ne peut renfermer. La matière, comme telle, n'existe plus que par rapport à la forme, et, si l'on veut aller au fond réel des choses, il faut dire qu'elle est elle-même une forme instrumentale et subordonnée, au service de formes supérieures.

E. La microbie et les vivisections.

Ce n'est pas ici le lieu des questions de morale. Cependant la science de la vie y confine. On l'a bien vu, quand, après l'introduction, dans cette science, du principe de la lutte pour l'existence, l'idée est venue à plusieurs que la nature, par sa loi de la survivance des plus forts ou des plus aptes, enseignait à l'homme sa voie, et que cette loi du sacrifice des faibles, qui a présidé, dit-on, à la marche aveugle du progrès des êtres, devait être à l'avenir la méthode clairvoyante et volontaire de l'ascension de l'espèce humaine dans la moralité et le bonheur. Le changement de sens de la maxime stoïcienne : Sequere naturam, dépend du fait de considérer dans la nature l'aspect universel de la lutte au lieu de l'aspect des harmonies, que l'on préférait autrefois, et de substituer à la nature idéale, à l'harmonie propre de l'homme, c'est-à-dire à la justice et à la paix, la partie de sa nature en accord avec la violence et la perversité des choses. L'imitation et la recherche de la conformité étant des principes d'ordre qu'on ne saurait écarter de Tenlendement humain et du cœur humain, tout penseur profond qui s'appliquera avec bonne volonté au dilemme de la conduite réglée sur la nature s'apercevra que la question morale, en ceci, exige qu'on décide si la nature physique, de laquelle suit Vordre naturel des choses opposé à Yordre moral de la pensée, est la nature normale ou la nature corrompue.

Quant au fait de la Guerre naturelle, auquel il faut se borner

ici, il n'est pas niable. Jai essayé plus haut de l'envisager dans son principe scientifique radical, dans l'antagonisme de Tordre physique brut et de celui de la vie, et je crois y avoir réussi, malgré la commune répugnance à voir ainsi les choses. Dans l'histoire des êtres vivants, il est plus visible. En vain le finalisme vulgaire étalait les merveilles de la « Théologie de l'eau » et autres ingénieuses théologies naturelles ; les harmonies les plus frappantes et les plus multipliées ne parvenaient pas à voiler Ténormité de la condition la plus générale de l'entretien de la vie, à savoir le sacrifice même de la vie, la nécessité de la mort, la mort donnée constamment aux uns par les autres et pour des vies destinées à des fins semblables. Considérant l'homme en particulier, son état de tout temps reconnu de guerre contre les animaux, qui semblait d'abord réduit à des termes assez simples, a peu à peu et très justement saisi les imaginations, en se présentant, à mesure des progrès de. l'observation scientifique, comme une guerre surtout des animaux contre l'homme, guerre incessante, intestine encore plus qu'extérieure, qui rend sa vie en tout plus précaire qu'on ne consentait à la voir. L'étude du parasitisme et celle des infiniment petits ouvrent sur le monde de la vie des aperçus désolants. Pascal, s'il revenait, trouverait le « divertissement » plus que jamais explicable sans être plus justifiable. Les maladies, toutes ou la plupart ramenées aux lois de la microbie, assombrissent la vue qu'on avait d'une forme de la misère humaine qu'il était moins pénible d'attribuer à des causes inanimées et à l'accident qu'à l'institution profonde de la vie. Ce n'est pas tout; à la connaissance de la microbie font suite, pour lutter contre ce mal, l'étude des moyens de le combattre par les inoculations, et, de plus en plus, la pratique des vivisections, cet unique moyen de bien éprouver ce qui tue. et jDOurquoi il tue, ou ce qui guérit. Or les inoculations, — où vont-elles s'arrêter? — ne sont pas autre chose que l'adaptation, l'accommodation au mal; donc un mal pour un bien, mais un mal, quelque chose, au physique, comme ce que sont, au moral, les violences faites et les peines infligées dans lïntérêt de la paix et de la justice. D'un côté, solidarité qu'on recherche avec le mal matériel pour l'adoucir en l'étendant; de l'autre, solidarité à laquelle on se résigne avec le péché plutôt que de renoncer à la défense personnelle, et de périr. Et les vivisections sont pour le cœur un scandale, même auprès des travaux incessants auxquels les hommes se livrent, dans un autre ordre de faits, pour assurer leur conservation en inventant de nouveaux et terribles moyens de se détruire les uns les autres. Le destin de l'humanité est crueL

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