‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 108 sur 194 · CRITIQUE DES DOCTRINES COSMO G ONIQUE S PHYSIQUES · texte numérisé non relu

CRITIQUE DES DOCTRINES COSMO G ONIQUE S PHYSIQUES

Les indications précédentes sont de nature à rendre sensible l'existence d'une vaste lacune qui, pour la critique philosophique, s'étend sur le terrain des sciences de l'organisation, entre l'ordre mécanique et physique du monde, et l'ordre intellectuel et moral de l'homme, à reporter sur le monde. L'un est abstrait, quoique objectif, plus exactement connu par cela même; l'autre est donné immédiatement à la conscience, mais sans que les fonctions profondes qui l'unissent au premier aient dépassé de beaucoup, dans ce que nous savons, les témoignages de l'expérience la plus ancienne et la plus commune. Ce n'est pas que la biologie n'ait fait et ne fasse journellement de notables progrès; mais ils con^ sistent bien plus dans l'acquisition de nouveaux faits d'observation directe, et plus courts qu'il ne faudrait pour la science générale, ou dans la découverte de lois physico-chimiques enveloppées par l'organisation, que dans l'analyse de la vie elle-même. Ainsi ce nom de biologie que l'on se complaît maintenant à introniser, après se l'être laissé imposer par des nomenclateurs systématiques, est encore un peu ambitieux pour l'état actuel de la science. Ne le rejetons pas, mais évitons de le faire sonner comme si nous étions en état de le justifier pleinement.

Les sciences, bornées par leur nature au contenu de l'expérience et aux inductions qui n'en dépassent pas les conditions nécessaires, ne sauraient aisément nous instruire, ni de la forme primitive de la vie, ni du principe de la distinction des espèces, ni de l'extrême limite de leurs modifications possibles, ni des lois physiologi-

ques de leur production et de leur enchaînement dans le passé. Ces questions ont engendré des systèmes, il est vrai, mais qui affectent le caractère scientifique plutôt qu'ils n'y ont droit, et qui pourraient être revendiqués par la philosophie, dont ils rappellent souvent les plus anciens errements.

Je renverserai donc ici mon point de vue. Je laisserai l'ordre inférieur du cosmos et je prendrai l'ordre supérieur. Je considérerai encore le monde avant l'homme, ou sans l'homme, mais en tant que sujet de ces lois morales que l'homme apporte avec sa conscience et dont il se sert pour l'appréciation des phénomènes. Sans doute le bien et le mal n'apparaissent proprement qu'avec la moralité, la moralité qu'en nous-mêmes; mais alors et par cela seul nous en projetons extérieurement la notion, et cela est juste. Nous sommes, le monde et nous, unis par des liens intimes, profonds, continuels; il est aussi légitime de transporter nos lois à lui, dans ce qu'elles ont déplus élevé, qu'il est inévitable d'envisager en nous les siennes dans ce qu'elles ont de plus élémentaire et radical. A tout le moins, les spéculations tentées sur ce domaine éclairent la nature de l'homme, si elles ne démontrent pas l'essence de l'univers.

Ce renversement du sujet, lorsque nous transportons la critique, des sciences physiques à la cosmogonie, n'est au fond que le passage de l'ordre des faits actuels à l'ordre des faits de l'histoire, conformément à une division encyclopédique expliquée ailleurs. (Deuxième essai, § XVIII.) Mais l'histoire qui s'introduit de cette manière est moins celle des phénomènes eux-mêmes, autant qu'ils sont abordables, que celle des doctrines ou opinions qui s'efforcent de les suppléer autant que cela est possible. C'est à l'histoire naturelle qu'on emprunte une part d'informations positives qu'on demandait tout à l'heure aux sciences expérimentales. Selon que la mesure est moindre de ces apports dus îi l'histoire naturelle, ou que celle-ci fournit elle-même plus d'hypothèses que de faits, là où

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