‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 111 sur 194 · HYPOTHÈSES DE COSMOGONIE ZOOLOGIQUE J · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSES DE COSMOGONIE ZOOLOGIQUE J

On remarque la même absence d'une pensée de fin et de moralité dans les tentatives de cosmogonie biologique, dont je prendrai ici le grand naturaliste Lamarck pour le principal représentant. Bien plus, la vie elle-même n'est appelée dans ce genre de systèmes que pour s'y voir ramener à la non-vie en tant que substance et cause. Aux temps les plus anciens de la spéculation, avant les Thaïes, avant la Grèce, des prêtres babyloniens ou phéniciens paraissent avoir imaginé la mer, la nature sous le point de vue de l'humide et dans sa masse la plus formidable, comme une matrice de monstres et d'êtres imparfaits successivement essayés, ou encore d'éléments organiques, de membres séparés qui, à la longue, seraient arrivés, par voie de tâtonnements ou de rapprochements, à une existence durable et reproductive. Il est vrai que la Terre, le Ciel et la Mer éveillaient alors dans les esprits des idées moins étroites, je ne dis pas moins grossières, que ne sont les notions physiques abstraites des modernes. Les mêmes concepts de génération cosmique reparaissent peu modifiés chez quelques philosophes grecs; et après bien des siècles d'intervalle, on les retrouve chez les penseurs aventureux de la géologie dans l'enfance, sans autres amendements qu'une certaine préoccupation de la matière première de l'animalité et de la marche de son développement Les végétaux attirent moins l'attention, et Lamarck lui-même en tient médiocrement compte dans sa genèse.

La recherche et la découverte, à ce qu'il croit, d'une série linéaire des animaux, et la détermination, encore que vague, d'un point de départ commun des espèces donnent de l'intérêt au système de Lamarck ; et pourtant nous ne sommes pas plus avancés avec lui, qu'on ne l'était à Babylone, nous le sommes à quelques égards un peu moins, quand nous prétendons que la vie est le produit des mouvements inconnus d'une matière inconnue, et que toutes les espèces sortent d'un premier type que nous ne pouvons déterminer, et par l'effet de

conditions et actions externes que nous ne définissons pas. On voit que la différence est grande entre des hypothèses comme celles de Laplace et d'Herschell, et une hypothèse comme celle de Lamarck. Les premières expliquent mécaniquement des phénomènes de physique mécanique et ne les dépassent pas : dans leur sphère, elles nous agrandissent la vue au delà de ce qu'on aurait cru possible; la seconde se flatte de construire la vie avec certains solides, certains fluides, certains milieux et certaines circonstances, toutes choses étrangères à ce qu'est la vie elle-même, et nos conceptions doivent à la fin se rétrécir jusqu'à étrangler le véritable univers en le faisant entrer dans une abstraction de matière.

Lamarck déclare l'espèce moins ancienne que la nature et ne s'arrête pas à discuter le principe philosophique de la spécificité. Il cherche à démontrer que les espèces, ou ensembles et suites d'êtres descendus de communs parents, sont modifiables et variables, et ses preuves, appuyées sur des faits assez bornés, sont loin de lui permettre de passer toutes limites et de confondre les genres, les familles, les classes, en tant que degrés de développement d'un seul et même type. 11 franchit donc ce pas et se transporte à une époque et dans un milieu où existent des corps (( à parties contenantes et dans un état approprié », puis « des fluides contenus qui y sont en mouvement », et une cause externe (( excitatrice des mouvements et des changements qui s'y opèrent ». Là, il se flatte de voir la vie résulter des relations de ces trois objets, en résulter uniquement, résulter de cet état de choses qui rend les mouvements organiques possibles, et de l'action d'une cause stimulante qui excite ces mouvements.

a L'opération de la nature pour former ses créations directes, écrit-il naïvement, consiste à organiser en tissu cellulaire les petites masses de matière gélatineuse ou mucilagineuse qu'elle trouve à sa disposition et dans des circonstances favorables; à remplir ces petites masses

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