‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 113 sur 194 · HYPOTHÈSES DE COSMOGONIE ZOOLOGIQUE · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSES DE COSMOGONIE ZOOLOGIQUE

et qui dispose des moyens pour faire exister des systèmes d'organes. On le voit même conduit à s'adresser la question de la nature de cette nature, et prendre aussitôt le parti de la regarder tout entière comme un effet, et se plaire^ c'est lui qui parle, à admettre qu'il y a une cause première, malgré l'impossibilité oà il est de le savoir positivement, et (( n'ayant aucun moyen de raisonner sur ce sujet )). C'est que les illusions familières aux philosophes des écoles qui prétendent ramener les phénomènes supérieurs aux phénomènes inférieurs par l'emploi des catégories de cause ou de substance, ne vont pas en quelque sorte au plus profond de leur propre esprit, et leurs thèses de matérialité pure n'épuisent pas pour eux le concept de l'univers. Il arrive que le matérialiste Cabanis est, dans son œuvre posthume, un panthéiste stoïcien, que le matérialiste Broussais laisse un testament déiste, et que le matérialiste Auguste Comte, en sa seconde manière, élève des autels à quelques universaux de la vieille scolastique, Grand-Etre, Grand-Milieu, et à quelques dieux plus concrets de l'antiquité, dont le premier s'intitule Grand-Fétiche.

On fait dire à Laplace, parlant de Dieu, qu'il s'est passé de cette hypothèse. Laplace, astronome et mathématicien, a pu et dû se passer en effet, dans l'ordre de ses théories, de tout ce que le nom de Dieu enferme pour l'esprit humain. Mais cette abstention devient une gageure difficile à tenir pour le savant qui s'applique à la nature vivante, et rencontre aussitôt sur ses pas le problème de l'existence de lois qui semblent intelligentes, d'autant plus qu'il accorde à ces lois une plus grande universalité et un caractère de finalité portant sur le tout des choses. Ainsi Lamarck rejette de sa genèse tout principe propre d'ordre intellectuel ou passionnel, si bien que sa psychologie, car il en compose une, prétend classer les facultés comme des produits de l'arrangement et du jeu de la matière. Cela fait, son bon sens est forcé de couler en bloc et sans autre explication un Deus ex

macAma quelconque avec la matière des lois dont il a vidé le cosmos. Et Lamarck n'est pas conduit par la foi religieuse profonde de Charles Bonnet, auteur avant lui d'une espèce de mécanique de l'esprit et des passions, et premier inventeur d'une échelle des êtres. Non, il n'émet de son aveu que de simples opinions, douteuses, dit-il, comme tout raisonnement personnel est douteux, et qu'il n'a aucun droit de nous imposer. Il nous dit simplement, avec une remarquable absence de passion pour ou contre, et un non moins remarquable instinct de confuse logique, que « regarder la nature comme éternelle, et conséquemment comme ayant existé de tout temps, c'est pour lui une idée abstraite, sans base, sans limite, et dont sa raison ne saurait se contenter » ; que dès lors il se plaît,... nous avons tout à l'heure cité le curieux passage * .

A son tour, Geoffroy, adversaire de la finalité naturelle et partisan de l'action des milieux, a naïvement recours à Dieu pour établir un type originaire de l'organisation et les agents externes propres à la modifier. D'autres, aujourd'hui plus nombreux, attribuent au cosmos en soi la vie et le développement que l'histoire naturelle démontre dans ses parties. Ils admettent un être total éternel avec un devenir nécessaire, quelquefois avec une intelligence régulatrice adéquate à lui-même, ce qui est doublement inintelligible, et formulent ainsi pour leur usage particulier, sans trop craindre de se contredire, un panthéisme dont ils se satisfont.

Je conclus de là que la vie, son principe propre et les fins pour lesquelles elle se manifeste, ne doivent pas s'éliminer des théories de la nature. Si l'on veut éviter aux sciences naturelles la ressource fâcheuse du recours à des philosophies discréditées, et en tout cas incompatibles avec les procédés scientifiques, il faut envisager dans l'objet de la recherche les propriétés irréductibles

1. Voir t. I, p. 350 de la Philosophie zoologique, édition Ch. Marlins, 1873.

KAIVT ET HERSGHELL ; LA THEORIE DU CIEL i 59

que le substantialisme et le causalisme physico-chimique ont voulu vainement en exclure. Les questions universelles de cause et de fin ne resteront pas moins essentiellement posées à la critique. D'autres problèmes encore bien généraux, et qui sont tout ensemble de son ressort et de celui de l'investigation naturaliste, appelée à fournir les données, figureront longtemps encore aux confins de la science, soustraits, si possible, aux anciens systèmes, soumis à l'analyse, à l'induction et au contrôle des principes suprêmes de la rationalité. De ce nombre sont principalement les lois d'unité ou (le multiplicité des espèces, de leur enchaînement dans le temps, et du progrès des êtres organisés, soit continu, soit à des époques successives de la nature.

Observations et développements.

A. Kant et Herschell. — La théorie du ciel.

Kant est le véritable et premier auteur de Thypothèse générale dont rhypothèse de Laplace sur la" formation du système solaire peut passer pour un cas très particulier ^ Il avait 31 ans, — c'était un quart de siècle avant la Critique de la raison pure, — quand il écrivit, entre autres opuscules de physique, de géographie et de mécanique, ce livre étonnant et plein de génie, cette Histoire générale de la nature et théorie du ciel, ou Essai sur la constitution et Vorigine mécanique de Vunivers d'après les principes de Newton, qui est la première en date des grandes spéculations aujourd'hui comprises sous le titre de doctrine de la nébuleuse et servant de fondement aux systèmes d'évolution universelle. En effet, l'hypothèse de Kant s'étend à la création tout entière,

1. La première idée de cette hypothèse fut suggérée à Kant, il nous l'apprend lui-même, par une tentative imparfaite de Wright (de Durham) pour découvrir une organisation systématique des étoiles fixes [An original theory of the universe, 1750). Le géomètre allemand J.-H. Lambert s'appropria et publia sous son nom les idées de Kant, peu d'années après leur publication anonyme, et ce dernier, encore très jeune, se tint pour fort honoré de cet emprunt, néleva aucune réclamation et resta longtemps ignoré comme auteur d'un ouvrage qui dénotait un génie extraordinaire pour les conceptions d'ordre universel.

exclusivement considérée au point de vue de la matière et du mouvement, sous Tempire de deux forces primitives, qui sont celles-là mêmes dont fait usage Tévolutionnismede notre époque, et que Kant lui-même a regardées dans ses Principes métaphysiques de la science de la nature (Ghap. il, déf. 2 et la suite) comme « les deux seules forces motrices de la matière qui puissent être conçues », et par lesquelles s'expliquent ses propriétés générales. Ce sont l'attraction universelle, et la répulsion aux petites distances, qui est la cause de l'impénétrabilité et de l'expansion.

Avant d'examiner au moyen de quelles lois mécaniques Kant tire le monde d'un chaos initial, et comment il en distribue les parties, prenons une question plus restreinte, et renfermonsnous dans les bornes du système solaire, partie extrêmement petite du système total, mais dont la formation est l'œuvre des mêmes lois. Tous les matériaux composant les sphères actuelles, soleil, planètes et satellites, étaient, selon Kant, au commencement des choses, résolus en leurs substances élémentaires et remplissaient tout l'espace du système dans lequel ces sphères se meuvent à présent. Ces résolutions de la matière en ses éléments est une idée étrangère à l'hypothèse de Laplace, qui d'ailleurs n'a sans doute pas connu l'ouvrage de Kant ^ et qui, prenant les ehoses de moins loin, s'est borné à supposer qu' « en vertu d'une chaleur excessive, l'atmosphère du soleil s'est primitivement étendue au delà des orbes de toutes les planètes, et qu'elle s'est resserrée successivement jusqu'à ses limites actuelles. » L'emploi d'une matière diffuse, au lieu d'un corps central déjà constitué et de sa révolution déjà acquise en un certain sens avec toute son atmosphère, créait à Kant des difficultés qu'il n'a pu tenter de résoudre que par des suppositions ou vagues ou même peu concordantes avec les lois de la dynamique. Il part d'un état chaotique de la nature, comme « le plus simple qui ait pu succéder au néant )),.d'un état « aussi brute, aussi informe que possible », dans lequel il suppose néanmoins, à la différence de la cosmogonie cartésienne des tourbillons, 1** « une tendance à se façonner en une organisation parfaite par une évolution naturelle », pour répondre, dit-il, à l'idée éternelle de l'intelligence divine; 2° une « variété des genres d'éléments... variété sans aucun doute infinie, car la nature se montre partout sans

1. Laplace dit expressément que Buffon est le seul auteur à sa connaissance, qui, depuis la découverte du vrai système du monde, ait essayé de remonter à l'origine des planètes [Exposition du système .du monde, note YII'' et dernière).

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