‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 114 sur 194 · KAIST ET HERSCHELL; LA TH^ORIÇ DU CIEL · texte numérisé non relu

KAIST ET HERSCHELL; LA TH^ORIÇ DU CIEL

limites » ; 3" des différences de densité spécifique et de force d'attraction, et, par suite, une distribution inégale des éléments dans l'espace. L'espace se trouvant plein de matière dans ces conditions, Kant dispose des forces attractives et répulsives, dont nous avons parlé plus haut, pour faire sortir son monde du chaos. La tâche paraît moins ardue qu'elle ne l'est pour les évolutionistes qui prennent un point de départ dans le pur homogène d'où ils ont à tirer l'hétérogène et le mouvement. Kant peut bien dire : « Dans un espace ainsi rempli, le repos ne dure qu'un instant » ; on peut même lui objecter que le mouvement a dû commencer plus tôt pour produire cet état lui-même ^ Malgré ces avantages relatifs, il a été impossible à Kant de montrer d'une manière précise et plausible pour quelles raisons il est résulté, comme il le dit, de la chute inégale de ces corps d'inégale densité, des déviations latérales capables d'aboutir, en même temps que se formaient de grandes agglomérations sphériques, dont le soleil est la principale, à une circulation commune, et à des mouvements rotatoires, en un même sens, de ce soleil et de toutes ces autres sphères qui sont devenues nos planètes et leurs satellites. Ni la séparation des corps célestes ni les propriétés identiques de leurs mouvements séparés ne reçoivent d'explication réelle.

M. Faye, qui a soumis à une discussion mathématique approfondie les théories cosmogoniques et spécialement le système des tourbillons ^, a fait à la question du sens du mouvement une intéressante application du principe logique^ de la raison suffisante : en admettant, dit-il, que Kant eût pu donner, dans son système, une raison pour l'établissement mécanique d'une circulation générale en un certain sens, il ne pouvait en assigner aucune, — vu l'indifférence des causes à l'origine, à cet égard, — pour que cette circulation fût de droite à gauche, comme elle l'est en effet, plutôt que de gauche à droite, tandis qu'il est infiniment probable que les actions en pareil cas se partagent de

1. Kant, Théorie du ciel, 2^ partie, chap. i^^". — Je me sers de la traduction qu'a donnée intégralement de cet ouvrage M. C. Wolf, dans son livre : Les hypothèses cosmogoniques, Examen des théories scientifiques modernes (1886).

2. Faye, De Vorigine du monde, Théories cosmogoniques des anciens et des modernes (1884), p. 122.

3. Je dis logique pour distinguer ce principe utile et d'un usage "irréprochable dans les sciences mathématiques davec le postulat

déterministe de même dénomination dans la doctrine de Leibniz. On en trouvera l'énoncé correct et la justification chez plus d'un géomètre, [y o\r Essais de critique générale, Logique, t. II, p. 6.)

manière à conduire à des révolutions et à des rotations les unes dans un sens, les autres dans Tautre. Laplace a évité cette difficulté en prenant pour sa donnée le fait même d'où l'objection se tire, à savoir la révolution de l'astre unique et de son atmosphère, antérieurement au détachement de la matière des planètes par l'action de la force centrifuge sur les parties de cette atmosphère situées aux limites successives qu'a pu lui donner le refroidissement. Dès lors que Kant avait entendu remonter plus haut que la révolution d'un astre central, il aurait eu besoin de la donnée d'une révolution d'ordre général à joindre à la donnée d'une matière première; en d'autres termes, il devait, dit très justement M. Faye, recourir aux tourbillons, à la physique de Descartes. Mais Kant était sous l'influence de la réaction newtonienne de son siècle.

Je n'ai pas à pousser plus loin l'exposition et la critique du système kantien de la formation des planètes. Mais les vues de Kant se sont élevées en généralité, bien plus haut que le système solaire. C'est là qu'il faut maintenant le suivre.

On se rend compte de l'apparence que présente la voie lactée sur la sphère céleste, du point de vue où nous sommes placés dans l'univers, en regardant les étoiles dont elle se compose comme comprises dans l'intervalle de deux plans parallèles, à peu près de la manière dont sont disposées aussi, dans notre petit monde solaire, en compagnie du soleil, les planètes que nous voyons également former pour notre perspective un grand cercle, appelé le zodiaque, où notre terre elle-même est située. Nous voyons des astres lumineux autour de nous dans toutes les directions, mais ils sont principalement condensés dans cette zone de la voie lactée où le système solaire a sa place non loin du milieu. Raisonnant d'après cette vue qui est toute géométrique et indubitable, nous pouvons imaginer ce qui arriverait si, au lieu d'être situés comme il vient d'être dit, notre point de vue était transporté hors de la zone lactée et dans un très grand éloignement de cette zone, à une distance incomparablement plus grande que ces propres dimensions. Nous la verrions sous l'apparence d'un disque semblable à l'une de ces nébuleuses qu'on aperçoit dans le ciel à l'aide du télescope. Rien n'empêche dès lors de supposer que ces dernières soient constituées comme la voie lactée, c'est-à-dire qu'elles forment des univers stellaires semblables à notre univers et réduits par leur extrême éloignement aux apparences que nous leur voyons du point où nous sommes ^

1. Kant, Théorie du ciel, l'"^ partie, p. 139 de la traduction de M. C. Wolf, et 2c partie, chap. vu, p. 195.

Page 1