‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 115 sur 194 · KANT ET HERSCIIELL; LA THEORIE DU CIEL · texte numérisé non relu

KANT ET HERSCIIELL; LA THEORIE DU CIEL

Tous les mondes et « systèmes de mondes » ont, selon Kant, la même origine mécanique dont il a rendu compte au sujet du système solaire, et sont ordonnés et réglés par les mêmes lois. « Mais où finiront ces systèmes? se demande-t-il. Où s'arrêtera la création elle-même? 11 est bien clair que, pour se la figurer en rapport avec la puissance de l'être infini, il faut la supposer sans limite... 11 serait déraisonnable de mettre la divinité en action pour ne lui faire employer qu'une partie infiniment petite de sa force créatrice... L'éternité ne suffit pas à contenir les manifestations de l'Etre suprême, si elle n'est pas unie avec l'infini de l'espace... Si des savants, se fondant sur la soi-disant impossibilité de l'existence d'une quantité sans nombre ni limite, ne peuvent s'accommoder à cette idée, je leur poserai seulement en passant cette question : La suite future de l'éternité ne contiendra-t-elle pas en elle-même une série véritablement infinie de variétés et de changements? Et cette série indéfinie n'est-elle pas à la fois et dès maintenant tout entière présente à l'intelligence divine? Or, s'il est possible à Dieu de faire que ce contenu de l'infini qui existe tout à la fois dans son intelligence, se déve^ loppe effectivement en une série de faits successifs, pourquoi; n'aurait-il pas développé aussi le contenu d'un autre infini dans, un enchaînement sans fin par rapport à Tespace et n'aurait-il pas, rendu sans limite le contour du monde? »

L'argument est remarquable en ce que l'existence de l'infini actuel y est déduite de la connaissance divine actuelle de tousles faits futurs appelés à se produire en une succession indéfinie,, et l'on voit avec quelle force et quelle netteté d'expression Kant professait dans sa jeunesse la doctrine infinitiste. Je ne dout& pas qu'il n'y soit resté attaché toute sa vie dans le fond, en dépit: de sa construction des prétendues antinomies.

Deux questions se posent, en cette conception de l'univers. 1" Les mondes infinis sont-ils liés entre eux de manière à composer un système unique de tous leurs systèmes; 2° se sont-ils» formés simultanément et partout, ou vont-ils s'étendant et se développant en une création continuellement agrandie? Kan^ répond affirmativement à la première question, et, dans sa réponse, les contradictions inhérentes à la thèse de l'infini actuel s'accusent sous de nouvelles formes. Kant imagine « un centre général d'attraction de toute la nature. C'est autour de ce centre, dit-il, que, selon toute vraisemblance, la nature a dû faire ses premières formations et que les systèmes sont ramassés en plus grand nombre, tandis qu'au loin ils vont se perdre de plus ep plus rares dans l'infini de l'espace... 11 a fallu d'abord qu'au sein de la matière élémentaire diffusée dans une étendue infinie, se

soit trouvé un point quelconque où cet élément se soit amoncelé avec la plus forte densité, pour que la création prépondérante qui en est sortie ait pu servir de point d'appui central au reste de l'Univers. Il est bien vrai que dans un espace infini, aucun point ne peut de préférence être appelé centre. Mais, si l'oa admet une certaine loi de densité de la matière élémentaire, d'après laquelle celle-ci, aussitôt après sa création, s'amoncelle considérablement plus dense en un certain lieu, et se raréfie, au contraire, de plus en plus, à mesure qu'elle s'en écarte, un tel point peut avoir le privilège de s'appeler le centre, et il le deviendra effectivement par la formation en ce même point d'une masse centrale, douée d'une attraction prépondérante, vers laquelle gravitera tout le reste de la matière élémentaire engagé dans des formations particulières. Et ainsi, aussi loin que l'évolution de la nature peut s'étendre, dans la sphère infinie de la création, de ce grand tout se forme un système unique. » Kant n'a pas réfléchi qu'il était inadmissible qu'on pût remédier à l'impossibilité de fixer dans l'espace infini un point central par le simple fait de donner à ce point une affectation et des propriétés particulières. 11 n'y a dans l'espace que du relatif. En admettant qu'on pût y envisager un point différent des autres points, pour en faire le siège d'une matière plus dense que partout ailleurs, — ce qui exigerait un choix et une décision arbitraire de volonté divine, — cette densité devrait être infinie pour faire sentir à l'infini son action. Maximum absolu, incomparable à d'autres densités, elle forcerait la matière à s'agglomérer de proche en proche en une masse unique ; finie et comparable, elle permettrait à d'autres maxima relatifs d'exister et d'agir en d'autres points assez éloignés du premier pour que se trouvât annihilé le privilège de siège d'une action universellement centrale accordé à celui-ci. Il n'y a qu'une manière possible de concevoir un centre réel, c'est d'imaginer une sphère réelle, c'est-à-dire de rayon fini, et c'est d'ailleurs ce que fait Kant lui-même lorsqu'il passe à la seconde des questions ci-dessus, et nous montre l'univers créé progressivement et rayonnant autour de son centre d'origine. Mais alors il ne fallait point parler d'une matière créée actuellement infinie, mais seulement d'une création actuellement finie et qui le restera toujours, quoique indéfiniment croissante avec le temps.

« La création, ou, mieux, le façonnement de la matière a dû commencer d'abord en ce point central et s'étendre ensuite à toute distance pour remplir l'espace infini, dans la suite de l'éternité, de mondés et de systèmes de mondes... Au premier éveil de la nature, la formation commencera auprès de ce centre,

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