‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 122 sur 194 · Descartes, Le monde, chap. vi · texte numérisé non relu

Descartes, Le monde, chap. vi

2. Voyez Stallo, La matière et la physique moderne, p. 226 et suivantes.

météorique à un état défini et aussi régulièrement ordonna que celui de ce système. Ils ont recours, en cet embarras, à une proposition de mécanique rationnelle, d'une généralité extrême, qui n'est bonne qu'à mettre en saillie l'impuissance oîi ils sont d'assigner une cause plus particulière et plus topique . Le théorème démontré par Laplace, en sa mécanique céleste, de l'existence d'un « plan invariable » ou « plan du maximum des aires », dans le mouvement d'un système de corps exerçant les uns sur les autres des actions quelconques, est une belle vue de l'ordre abstrait, qui confirme un fait facile à prévoir : c'est, qu'il se trouvera toujours de l'ordre et des lois par quelque endroit, dans des conséquences tirées de l'application de définitions exactes, et de rapports déduits par l'analyse, à des données physico-mathématiques, quelque indéterminées qu'on les laisse en partie; mais conclure de là à une tendance spontanée du désordre à l'ordre et du chaos à l'harmonie dans la réalité des choses, c'est tomber dans l'une des plus notables illusions qu'ait dévoilées la critique de la Raison pure! On le pourrait, qu'il resterait encore, dans l'espèce, à déduire l'ordre particulier que l'observation nous montre avoir été réalisé, au lieu de prouver seulement qu'il doit se produire un ordre quelconque. Et ce n'est même pas tout; car le théorème du plan invariable, duquel il s'agit ici, n'est vrai que pour un système de corps liés par des forces quelconques, mais toutes internes, sans aucune influence du dehors^; et c'est là une condition à laquelle ne sauraient satisfaire des théories infinitistes, logiquement tenues à ne rien séparer, à ne rien borner ni terminer dans l'univers.

Le monde éternel, encore plus que le monde infini dans l'espace, est une source d'insolubles difficultés pour une cosmogonie d'agglomération météorique, et Descartes a trouvé, quoi qu'on ait pu dire, dans la doctrine de la création, le fondement le plus avantageux pour sa définition des origines physiques. Cette doctrine, en effet, le dispensait de justifier ses données premières hypothétiques par d'autres raisons que celle de leur aptitude à rendre compte des phénomènes. Heureux, s'il avait pu en même temps expliquer pourquoi le Créateur a trouvé bon de donner à la création, pour état initial, le chaos! Mais les partisans de l'éternité de la matière et du mouvement sont tenus

1. Il y a ici une erreur inexplicable dans le texte de Stallo (p. 229). L'auleur s'exprime comme si le système devait être supposé sous l'action de causes de détermination extérieure ; mais c'est le contraire. Voyez le Mémoire de Poinsot sur Véquateur du système du monde (dans les Eléments de statique, b^ édition, p. 379 et suiv.).

de fournir une bien autre justification de ces données « météoriques ». Je ne parle pas ici de la thèse métaphysique de la matière en soi, qu'ils auraient à défendre; je me place à leur propre point de vue cosmogonique. L'origine météorique doitelle s'entendre d'une explication des choses considérées dans l'espace et le temps sans bornes, ou s'appliquer seulement à la formation d'un système tel que le nôtre, qu'on supposera soustrait de fait, grâce à l'éloignement, par exemple, à toute influence externe? Le second cas du dilemme implique une question qui demeure sans réponse; il n'assigne pas un vrai commencement; il ne nous apprend pas comment une certaine région de l'univers, à un certain moment du temps, s'est trouvée à l'état purement météorique , avant V agglomération. Mais le premier cas montre plus clairement le vice de l'hypothèse. En effet, l'agglomération devant procéder nécessairement des données météoriques en vertu des lois de la nature — c'est ce qu'on suppose — il est absurde de poser celles-ci pour l'origine réelle de celle-là, en quelque lieu que ce soit, puisque le temps écoulé infini a été infiniment plus que suffisant pour que ces lois aient déjà produit cet effet à quelque moment qu'on se place.

On essaiera peut-être de dire que les systèmes dans lesquels agit la loi cosmogonique de l'agglomération sont les ruines de systèmes détruits dans lesquels l'agglomération avait existé antérieurement. Il y aurait donc un processus indéfini de production et de destruction des mondes. L'idée d'origine à l'égard du tout des choses s'évanouirait. Mais il faudrait alors donner la théorie de ce mouvement rythmique universel. Nous verrons plus loin ce qui a été tenté en ce genre avec un renfort d'hypothèses beaucoup plus vastes et complexes que celles de la pure mécanique céleste.

Le savant astronome qui reprend formellement de nos jours la doctrine cartésienne des tourbillons, M. Faye, admet la création comme Descartes, et, comme lui, part de la création à l'état chaotique, mais en profitant, pour définir cet état, de la connaissance des nébuleuses et de leurs formes variées, et supposant, pour l'origine particulière du système planétaire, un mouvement giratoire qu'il n'étend point à la généralité des autres formations de l'univers. Sa théorie est au surplus du genre de celles dont ce terme de nébuleuse désigne le caractère. Pour nous donner une idée du chaos partiel, état initial du tourbillon solaire de Descartes, quand on n'y distingue plus comme lui des éléments premier^ second et troisième^ de différentes grosseurs, M. Faye fait le calcul de l'égale répartition de la matière des astres de noire système dans une sphère de rayon dix fois

aussi grand que la distance du Soleil à Neptune, et il trouve que ce chaos n'a pas dû contenir plus de matière, en chaque kilomètre cube, qu'il n'en entre dans une pièce dun franc. C'est une densité 250 000 000 moindre que celle du vide delà machine pneumatique, à un millième de la pression ordinaire. Il résume en ces termes l'ensemble de sa théorie :

« L'univers a été tiré du chaos, c'est-à-dire d'amas informes tie matériaux excessivement rares, occupant des espaces immenses et animés de mouvements de translation en sens divers, •qui ont divisé le chaos général en lambeaux séparés. C'est par îa condensation progressive de ces lambeaux, ou nébuleuses chaotiques, vers certains centres d'attraction », — on suppose évidemment un état premier non homogène de la matière, — M que se sont formées les étoiles innombrables. Leur incandescence vient de la chaleur développée dans l'acte de leur formation...

» Parmi les systèmes variés auxquels cette subdivision du chaos primitif a donné lieu, le système solaire se présente comme un cas très particulier. La nébuleuse primitive qui lui avait donné naissance était sphérique et homogène. En se séparant des autres parties, elle avait emporté en elle des traces d'un lent mouvement tourbillonnaire. Ces girations se sont bientôt régularisées, grâce à la loi particulière de la pesanteur interne résultant de sa forme et de son homogénéité. Des anneaux nébuleux se sont formés ainsi dans un même plan, bien avant l'apparition d'un soleil central. » C'est ici la différence capitale d'avec l'hypothèse de Laplace, et le moyen d'expliquer ce que celle-ci n'explique pas. M. Faye suppose que les premières formations, antérieures à la constitution de l'astre central, ont eu lieu sous l'empire d'une loi de la gravitation variant en raison directe des distances, et c'est, en effet, de cette manière qu'on doit considérer les attractions mutuelles des parties internes d'un même système. Mais après que de la réunion en une masse prépondérante, immense, des matériaux non engagés dans les anneaux, et du vide que l'attraction de cette masse a fait autour d'elle, est résultée une action de cette dernière sur des parties externes, action dès lors soumise à une loi tout autre, et s'exerçant en raison inverse des carrés des distances, les modes de circulation des anneaux secondaires, puis le sens de la rotation des planètes, et celui de la circulation des satellites engendrés par ces anneaux, doivent différer de ce qu'ils auraient été dans le précédent état des choses. C'est ainsi que M. Faye explique le changement de sens de ces derniers mouvements célestes au delà de Saturne qui est la dernière planète formée

SOUS l'empire de la première loi. De là une conséquence d'un haut intérêt, qui bouleverse toutes idées accoutumées que Thypothèse de Laplace avait fait naître : la Terre est plus ancienne que le Soleil. S'il en était autrement, l'aspect du ciel, pour nous, serait différent de ce qu'il est ^

Le restaurateur de la théorie des tourbillons termine par une échappée de vue sur la métaphysique. C'est la considération des énergies accumulées dans le chaos initial, et dont la déperdition constante pose au philosophe un problème insoluble; ce sont, en d'autres termes, les idées de puissance, à l'origine, et de finalité pour l'ultime prévision, qui obligent M. Faye à recourir à la création :

« Le chaos contenait, à l'état d'énergie, de position, toutes les énergies passées et présentes de l'univers, sous quelque forme qu'elles se manifestent aujourd'hui, lumière, mouvement, ou chaleur... Or dans la vie de l'Univers et de notre propre monde solaire, une faible partie de cette énergie est conservée indéfiniment sous forme de mouvement, là où un certain état de stabilité s'est trouvé réalisé; le reste est l'objet d'une effroyable déperdition... Il nous est impossible de dire, d'imaginer même ce que devient cette énergie qui file incessamment dans l'espace sous forme de lumière et de chaleur, et comment elle pourrait d'ellemême converger, en d'autres régions, vers d'autres matériaux. Il faut donc ici, comme dans toutes les questions d'origine, débuter par une hypothèse et demander à Dieu, comme le fait Descartes, la matière disséminée et les forces qui la régissent ^. »

L'idée d'évolution ne semble pas exprimée là dans les termes. Cependant, quand il dit que toutes les énergies du monde futur étaient renfermées déjà dans le monde chaotique, sortant, comme parlait Rousseau, des mains de l'Auteur des choses, M. P'aye n'entend rien de moins, à son point de vue spécial de cosmogonie physique, que cela même que pensent ceux des évolutionistes qui maintiennent la doctrine de la création, et suivant lesquels Dieu aurait posé, en créant un monde qu'on peut appeler de néant par rapport à la vie et à la conscience, la

1. Il n'est pas plus de mon sujet qu'il n'est de ma compétence de rechercher si les vues de M. Faye sont justes et si on peut, en les adoptant, expliquer d'autres anomalies parmi celles qu'on objecte au système de Laplace. Si j'ai donné quelques développements de plus que ne semblait en exiger la question philosophique à l'exposition des idées de ce savant astronome, c'est à cause de l'intérêt que présente un retour au système des tourbillons, mutatis mutandis, après les découvertes de notre siècle en physique et en mécanique.

2. Faye, Sur l'origine du monde, p. 182-196 et p. 163 et suiv.

puissance de tout ce qui devait s'y produire ultérieurement, y compris la puissance des êtres libres. La part des énergies inséparables de Faction des consciences sur les organes a dû être donnée originairement, aussi bien que celle qui s'emploie à la production de la lumière et de la chaleur. Le déterminisme des forces semble exiger que la puissance soit une prédétermination, une prédestination des êtres dont elle enveloppe a priori le développement. On voit quelles questions se lèvent, qui surpassent singulièrement en importance la spéculation de cosmogonie physique d'où cependant elles naissent. Je me borne quant à présent à demander si la doctrine morale de la création est satisfaite en subissant ces deux conditions : 1° que le monde créé par Dieu réellement soit le monde à Fétat de chaos; 2° que, de ce moment, le monde de la vie et de l'esprit se soit produit spontanément en exécution de lois nécessaires?

La première condition, celle qui fait Dieu l'auteur réel du monde chaotique, et le monde lui-même l'auteur de ce qui s'est produit en lui d'harmonique, nous reporterait à une époque de la spéculation antérieure à la doctrine du démiurge de Platon, ou même du voîiç d'Anaxagore, si ce n'était qu'on doit entendre que Dieu, par les lois qu'il a données à la matière, a déposé dans le chaos la puissance d'un dévelpppement ordonné. Mais les anciens mythographes et les anciens philosophes leurs successeurs envisageaient, dans cette matière et dans ce chaos, des éléments résistants, rebelles, incapables d'un ordre parfait. Le mal, en ce cas, n'exigeait pas d'autre explication; le Créateur avait fait tout le bien qu'il avait pu. Les physiciens cosmogonistes modernes et les philosophes qui acceptent leurs vues, — il s'agit ici des théistes seulement et des partisans de la création, — ne veulent pas supposer plus de bornes à la volonté de Dieu qu'ils n'en mettent à sa sagesse ou à sa bonté. Il faudrait donc que la puissance déposée suivant eux dans le chaos, création directe de Dieu, et les propriétés et lois de la matière, établies pour le développement spontané de cette création, eussent produit un monde parfait, exempt de mal, en tout digne de son auteur. Mais au lieu de cela, les lois ont réalisé un ensemble de choses dont les qualités essentielles s'opposent à la production d'un ordre satisfaisant et durable. On a besoin d'un optimisme très résolu, pour ne pas trouver que le monde, soit du côté des propriétés oppressives et meurtrières des corps bruts, soit dans les conditions, les unes favorables, les autres défavorables de la vie, soit enfin dans les relations des vivants les uns avec les autres, présente un spectacle plus voisin de ce qu'a dû être la pensée pure de Dieu, que de ce

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