‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 123 sur 194 · L\ COSMOGONIE RYTHMEE, POSITIVE ET NEGATIVE · texte numérisé non relu

L\ COSMOGONIE RYTHMEE, POSITIVE ET NEGATIVE

chaos même, de ce chaos primitif, au sein duquel on prétend qu'il Ta déposée pour y passer à l'acte et s'y réaliser progressivement.

La seconde condition des cosmogonies physiques, à savoir la production spontanée du monde^ en exécution ou par Teffet des lois imposées par Dieu à la matière, nous offre tout d'abord cette matière elle-même et son mécanisme à considérer comme le sujet réel de la création; c'est une chose donnée indépendamment de l'esprit et de la conscience, une substance avec ses qualités inhérentes et son être en soi. Or une telle conception réaliste se prête parfaitement, — l'histoire entière des doctrines sur la cause première en fait foi, — à recevoir les attributs de nécessité, d'éternité et d'infinité que les théologiens rapportent à Dieu. Les difficultés qui s'opposent à l'intelligence de la nature en soi du Créateur sont si grandes, que l'esprit n'éprouve aucune peine à remplacer ce dernier par V œuvre créée, pourvu seulement quon lui permette de se former Vidée de celle-ci comme d'une chose en soi ou substance. Car l'esprit ne voit pas alors pourquoi cette chose qu'il imagine si bien et qu'il croit toucher et sentir n'aurait pas pu exister toujours, aussi bien qu'aurait existé toujours Celui que l'on dit l'avoir créée ; et pourquoi elle n'aurait pas eu d'elle-même, éternellement, les propriétés que l'on dit que l'Éternel incompréhensible lui a données, desquelles on accorde qu'est sortie toute existence phénoménale avec ses rapports nécessaires.

Quand on remplace le concept de la mati^e en soi et de son chaos originaire par celui d'une puissance, ou néant d'être, que Dieu crée afin que tous les êtres en sortent, le point de vue de la cosmogonie et de son sujet propre est changé ; mais nous^ verrons que le penchant naturel de la spéculation est encore le même en ce cas, et doit tendre à substituer à l'idée de la création celle de l'évolution spontanée de l'univers.

G. La cosmogonie rythmée, positive et négative.

C'est une des idées les plus considérables de la philosophie de l'antiquité, que celle qui soumet l'univers à deux grandes périodes éternellement successives de développement et d'enveloppement, de génération et de destruction, sans commencement absolu et sans fin ultime. Le fondement de cette imagination n'était autre que le concept de substance et d'inhérence, d'involution et d'évolution, dérivé lui-même de l'observation familière des propriétés de l'œuf et de sa croissance de vie spontanée, suivie de mort, mais non sans reproduction. A cela se joi-

gnaient pour suggérer l'idée d'un terme et d'une reprise du mouvement cosmique, le besoin de la symétrie, et le désir d'échapper, tout en ne le niant point, mais en l'enchaînant sous la loi des périodes, à cet infini de l'avant et de l'après qui frustre la connaissance. Mais les anciens qui avaient reçu de leurs mythographes les idées de Nuit génératrice et de Chaos fécond, et les théogonies symboliques déterminées par la victoire des puissances de la lumière et de l'ordre sur celles de l'antique confusion, les anciens se représentaient sous une forme encore mythique les moments de sortie du Cosmos, et de sa rentrée dans l'état de repos. Le Feu d'Heraclite et des stoïciens, cet état initial et état final de consommation du monde, n'était qu'un symbole, si on le compare à la thèse moderne du passage de toutes les forces mécaniques à l'état calorifique, qui n'est luimême qu'une forme de ces forces. Les modernes ont absolument séparé le physique du moral, dans leurs spéculations. Nous ne comprenons plus les anciens. Notre idéalisme nous rend incompréhensible l'idée du feu destructeur et créateur; il nous faut la Volonté pour commencer l'existence; ou bien le matérialisme, en nous représentant l'état initial comme un état d'homogénéité et d'équilibre, nous rend incompréhensible l'origine du mouvement et la production des différences au sein de l'identique.

Nous rend, ou devrait nous rendre. « Si jamais, dit l'auteur d'une critique des principes généraux de la mécanique, si jamais il y avait eu équilibre parfait entre les parties de la masse (dans la Nébuleuse), cet équilibre durerait encore *. » Cette vérité est une simple application du principe de la raison suffisante, en un sens mathématique et dans une sphère d'incontestable déterminisme. Là où nulle cause de mouvement n'est assignée, ni à l'extérieur ni à Tinlérieur d'un système en repos (conçu, posé dans l'esprit, indépendamment de toutes données empiriques), et, dans lequel il n'entre que des actions mécaniques mutuellement neutralisées, sans aucun élément emprunté à l'ordre de la volonté, il est impossible qu'un mouvement se produise. Ce principe est d'une vérité analytique ; son contradictoire est contradictoire en soi; cela se reconnaît à cette circonstance que, si l'on imagine qu'un certain mouvement défini vienne à être produit, dans le cas supposé, un mouvement de vitesse égale et de sens inverse aura la même raison, puisquil nen a aucune, de se produire, et par conséquent leur production ou n'est point,

1. J.-B. Stallo, La matière et la physique moderne^ p. 226. — L'auteur cite l'opinion conforme de Duering : Histoire critique des principes généraux de la mécanique.

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