‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 124 sur 194 · LA COSMOGONIE RYTHMEE, POSITIVE ET NEGATIVE · texte numérisé non relu

LA COSMOGONIE RYTHMEE, POSITIVE ET NEGATIVE

OU, si elle est, réalise des contradictoires. C'est ce que Ton exprime en disant qu'il n'y a pas de raison suffisante pour qu'un mouvement survienne, et c'en est une suffisante et nécessaire pour qu'il n'en survienne aucun.

Cet argument, d'une logique rigoureuse, principalement à l'adresse d'un philosophe déterministe, renverse par la base le système de l'évolution rythmée (suite périodique d'évolutions et de dissolutions de l'univers) auquel H. Spencer a donné la forme strictement mécanique par laquelle il se distingue des systèmes antiques du même genre. Le même argument est opposable à la bizarre imagination de l'ingénieux auteur de la Philosophie de V Inconscient, qui, après avoir amené par des moyens de son invention l'anéantissement du monde, fait du retour de ce dernier à l'existence un problème de calcul des chances ^ La probabilité, égale à 1/2, que ses principes lui font admettre pour un tel cas, est précisément l'indice de la continuation du néant d'être, faute de raison suffisante pour la renaissance, contre le statu quo^ de l'extinction des choses.

H. Spencer attend le renouvellement du monde de la Force même par laquelle il a été et .sera, éternellement, un nombre infini de fois, conduit à sa ruine, à travers l'œuvre de l'évolution. Il ne sait pas si l'univers doit revenir chaque fois le même. Il devrait le savoir et l'affirmer, selon les idées par lesquelles il se dirige, puisque l'état du monde, à la fin de chaque période d'évolution et de dissolution, est le même qu'à la fin de toute autre période antérieure ou postérieure ; que cet état est le parfait équilibre dans la parfaite homogénéité de la matière, et que, par conséquent, il ne saurait y avoir de raison pour qu'il s'introduise une différence dans la nature ou dans l'ordre des produits d'une évolution qui part de la même origine et se déroule sous l'action des mêmes forces, en vertu du même principe. Mais non seulement l'évolution, si elle a lieu, ne doit jamais varier, mais encore elle ne peut réellement avoir lieu, suivant ce qu'on vient de dire. Sa détermination d'existence est la détermination zéro, comme celle de sa cause et comme celle de son essence. Je dis de son essence; car la Force, ce Protée, ce métaphysique maître-Jacques de l'évolution spencérienne, se réduit, quand elle prend sa forme initiale ou finale, au pur contenu de sa définition mécanique. Et ce n'est pas tout, mais, sous cette forme, la force est, selon H. Spencer, employée aux mouvements internes de la matière désagrégée et diffuse de

1. Ed. de Hartmann, Philosophie de Vinconscienty t. II, p. 539 de la traduction française.

la nébuleuse, en cet état d'homogénéité et d'actions constamment équilibrées dont ce philosophe ne peut plus expliquer la rupture qu'en y affectant un principe ad hoc : « l'instabilité de l'homogène ». Ce principe, en une telle application, est visiblement sophistique, attendu qu'un système dont l'équilibre intérieur est parfait ne peut être troublé que par l'intervention d'une force extérieure; et ici nous ne considérons plus rien d'extérieur; c'est notre hypothèse qui le veut. Un sophisme tout pareil sert à H. Spencer à étendre à l'univers un autre de ses principes, le « rhythme du mouvement ». Il tire celui-ci de l'observation, qu'il généralise, de toutes les sortes de mouvements rythmiques. Mais les mouvements rythmiques de l'expérience sont toujours des rapports partiels, insérés dans une relation plus générale; et il est inadmissible qu'on en puisse induire l'existence d'un rythme entre le mouvement qui contient par hypothèse tous les mouvements possibles, à savoir le monde, et un autre mouvement que l'on ne peut plus constituer que par la répétition arbitraire du premier.

Page 1