LA LOI DE DÉVELOPPEMENT DES ETRES ORGANISES
l'homme compris. De plus, on regardait de son temps les métamorphoses comme forçant le naturaliste à réunir sous l'unité d'un seul moi animal plusieurs espèces différentes. Ces motifs et, en outre, une raison générale d'analogie auraient pu incliner le philosophe à croire que la coordination des espèces admet des lois dans le temps, comme elle en admet dans l'étendue. Mais d'autre part la thèse du préétahllssement de l'harmonie des monades devait le conduire à celle de la préformation ou réorganisation des corps, c'est-à-dire de ces groupes de monades subordonnables à une monade centrale. Cela posé, il était naturel que cette préformation fût entendue d'abord dans le sens le plus étroit, sous la loi la plus simple, de manière à exclure en général les changements de forme et d'espèce dans l'évolution présente des êtres; en un mot, que toutes les machines divines, ces automates naturels impérissables, fussent regardées comme construites à l'avance pour la série entière des générations qui les lient, et pour tantôt se développer vivantes avec des dimensions sensibles, tantôt se concentrer ou s' envelopper dans la mort apparente, ne variant jamais que de grandeur depuis l'infiniment petit jusqu'aux proportions appréciables.
C. Bonnet se fixa à ce point de vue et l'expliqua plus clairement. Il éloigna l'idée que ce pût être le corps même de l'animal qui se réduisît pour se conserver dans V enveloppement de la mort. C'est au germe incorruptible, siège de la personnalité dans telle partie du cerveau, quand c'est de l'homme qu'il s'agit, qu'il donna la fonction de perpétuer la vie individuelle. En même temps il propagea, sans la déclarer précisément prouvée, l'hypothèse de V emboîtement indéfini des germes, au sein d'une même espèce, hypothèse que les savants tardèrent peu à trouver incompatible avec les faits. Ces théories portèrent Bonnet à croire à l'invariabilité des formes spécifiques, en général, et à rejeter, soit dans le futur, dans les espérances d'immortalité des animaux et
de l'homme, soit dans un lointain passé, aux époques de violentes et subites révolutions géologiques, tous les changements graves en dehors de ceux qui lui semblaient acquis à l'observation, dans les métamorphoses. Ces dernières, aussi bien que les plus hautes palingénésies réservées à l'avenir, ou accomplies jadis, étaient toujours fondées à ses yeux sur le développement de types matériellement préexistants et contenus dans leurs précédents.
Cette pente de la spéculation, non moins que l'état encore si peu avancé des études paléontologiques, s'opposait à ce que la série des animaux fût conçue comme un développement de la vie d'espèce en espèce dans le temps. La chaîne des êtres de Bonnet représente donc le plus ordinairement, dans ses livres, un plan de création où toutes les espèces demeurent distinctes, mais sont multipliées et coordonnées de manière à ce que la nature ne fasse point de sauts, même du minéral au végétal et du végétal à l'animal, et que la loi de continuité d'existence soit partout et toujours rigoureusement observée. Le naturaliste, charmé de cette illusion métaphysique, expliquait les lacunes par son ignorance, espérait les combler par ses découvertes, et ne s'apercevait pas que le continu ou infini plein est une notion mathémathique, idéale et toute potentielle, dont la réalisation actuelle est incompatible avec les faits et avec la nature même de l'observation. Celle-ci, en effet, ne saurait constater que discontinuité et sauts dans la nature^ toute différence étant un saut, si petit qu'on le veuille, et la détermination supposant toujours une différence quelconque en même temps qu'elle suppose un genre (defînitio fit per genus et differentiam). Pourquoi le philosophe trouverait-il toujours discontinu le passage d'une famille à une autre famille d'êtres, et voudrait-il que fût continu le passage de chacune d'elles à la famille intermédiaire qu'il espère découvrir? La multiplication de ces termes moyens serait un jeu qui ne finirait point, si ce
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n'est qu'on trouvât enfin deux espèces identiques, pour être continues, et à la fois non identiques pour pouvoir être distinguées ! Exemple curieux d'une erreur palpable où conduit une erreur spéculative transportée du domaine abstrait à la sphère de la vie !
La chaîne des êtres n'était pas seulement destinée à satisfaire la chimère de la continuité. Elle devait aussi répondre à la théorie de l'optimisme, exprimer la création de tous les possibles dans un monde extérieurement limité, mais infini dans ses limites mêmes, guider le contemplateur de ce monde, du degré le plus bas au degré le plus haut de la perfection de l'être, et présenter ainsi le progrès, non en voie d'exécution dans le temps (c'est une autre question), mais déjà obtenu en un sens, et écrit à l'origine dans l'ensemble des existences. La chaîne des êtres se concevait donc suivant le mode linéaire. C'est encore un point sur lequel l'observation a démenti les théories. Nulle classification n'est parvenue à donner la formule du progrès linéaire. Au contraire, et quelque principe qu'on suive pour juger de la perfection relative des espèces, il est devenu manifeste qu'on ne peut les ordonner qu'en admettant,, sur des troncs communs, des embranchements d'importance équivalente, et qui ne se rejoignent point à nos yeux.
Au moment où la philosophie de Leibniz engendrait ce mouvement tout nouveau d'hypothèses dans la science générale, le long règne des essences plastiques semblait fini. La théorie des âmes pures appelées à donner la forme à une matière externe pouvait passer pour épuisée après le vigoureux et savant effort de Stahl qui, l'amenant au plus haut degré de simplicité et de condensation, pour ainsi dire, et n'admettant plus qu'une seule espèce d'entité animique, avait attribué les facultés vitales à cette même âme, qui était regardée comme le sujet de la raison dans l'homme. Cet épuisement ne pouvait être qu'apparent, en l'absence d'une manière de philosopher sûre, définitive et exempte de mythologie. Aussi, l'on
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vit revenir une conception analogue, quoique plus timide, dans le vitalisme, essai de transaction entre les mythes scientifiques et la méthode d'observation et d'induction affranchie des substances et des causes substantielles. A son tour V animisme renaît aujourd'hui et fait quelques conquêtes. Toutefois le courant principal de l'investigation scientifique, après Stahl et Leibniz, prit une autre direction, et la conserva. Haller introduisit sous le nom d'irritabilité une propriété des tissus vivants eux-mêmes, au lieu des effets dus à l'infusion d'une âme. Buffon, par son système des molécules organiques et des moules intérieurs employés à la formation des corps vivants, système trop vaguç et qui eut peu de succès, travailla cependant à assujettir les phénomènes biologiques à des lois et à des principes spéciaux, non métaphysiques : et sa pensée, tout obscure qu'elle est, semble, d'un côté, ne pas manquer de rapports avec les théories qui prendraient maintenant leur point de départ dans l'étude de la cellule; de l'autre, introduire, au lieu d'une essence spirituelle et toute nominale, à propriétés plastiques supposées, l'image et la réalité matérielle invisible d'un type préexistant. Bonnet, en n'admettant pas d'âmes séparées des corps, et en expliquant tant qu'il pouvait, et même au delà, les facultés animales par la matière et le mouvement, contribua à la ruine de la doctrine des âmes, et de ses propres hypothèses. La théorie de Vemboîtement, accueillie un moment avec faveur, même par Haller, fut enfin impuissante à s'établir contre celle de Vépigénèse. Cette dernière triompha si bien, que la plupart des savants oublièrent et oublient toujours qu'elle n'exprime autre chose qu'un fait, inexpliqué lui-même. Le développement des organes, depuis et avant un premier élément organique visible au microscope jusqu'à la plante ou à l'animal accomplis, suppose pour l'esprit l'existence d'une fin prédéterminée et d'une virtualité quelconque se dirigeant à cette fin. Or, on peut penser légitimement qu'un