‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 127 sur 194 · LA LOI DE PROGRÈS EN PALEONTOLOGIE · texte numérisé non relu

LA LOI DE PROGRÈS EN PALEONTOLOGIE

donné virtuel est aussi tout d'abord un donné physique, bien qu'indéfinissable et imperceptible par le fait. A cet égard l'hypothèse tant honnie de l'emboîtement serait le symbole, grossier sans doute, mais fondé d'une vérité probable.

Je ne parle pas d'imaginations qui tenaient en même temps leur place dans la fantaisie philosophique : l'animalité du grand tout, sa nutrition, sa circulation, sa respiration, les copulations des globes, etc. Ces sortes d'idées faciles, arbitraires, ont des origines anciennes^ et nobles; de grands esprits s'y sont complus, et elles vivent toujours, car elles manquent de réfutation dans la même mesure où elles manquent d'arguments. Plus vicieuse en un sens, la méthode qui part d'un monde machinal, inanimé, et se flatte d'assigner les causes de l'origine et de la marche de la vie à de certains éléments de structure particulière de ce même monde, a rendu de plus grands services à la science, et par suite à la critique, en obligeant l'entendement à se resserrer pour travailler avec plus de fruit. Cette méthode l'emporta sur toute autre à la fin du xviii'' siècle, ainsi que le prouvent les tendances les plus communes des savants du xlx^ J'en ai montré dans le système de Lamarck le produit le plus hardi. 11 a suffi depuis de renoncer sagement à construire une cosmogonie biologique et de borner la recherche aux faits, la spéculation aux inductions d'ordre accessible. Deux problèmes assez vastes déjà et assez difficiles sont posés, sans remonter, surtout directement, aux essences primitives : celui de la fixité ou de la variabilité des espèces, et celui de l'ordre de classement et de l'ordre de production des êtres vivants sur notre planète.

Après Bonnet et Lamarck, l'échelle des êtres fut envisagée comme réalisée progressivement dans le temps, et non plus comme un plan de création simultanée avec des palingénésies en réserve ou en partie accomplies. La.

classification naturelle des espèces, tant actuelles que détruites, devint de plus en plus l'objet des \ravaux incessants des naturalistes; mais on se posa en outre la question de la série historique des apparitions de la vie. On espéra, grâce aux découvertes de la géologie, saisir un progrès unique et peut-être rectiligne, dans la production de ces mêmes espèces dont les rapprochements et les écarts, les analogies et les différences tantôt favorisent et tantôt découragent un classificateur simpliste en regard des phénomènes présents. On s'attacha donc à vérifier l'hypothèse d'un accord entre l'ordre de perfection des êtres engendrés sur la terre, et l'ordre de succession et d'ancienneté des terrains où se rencontrent leurs dépouilles. Une vue nouvelle et importante est venue exalter et, jusqu'à certain point, confirmer ces grandes espérances : c'est la ressemblance observée entre les animaux, en apparence achevés, des règnes anciens, et les formes embryonnaires que les animaux qui les ont suivis traversent individuellement sous nos yeux dans leur développement fœtal et dans leurs métamorphoses. Chaque être, en son accomplissement provisoire, ne serait ainsi qu'une station et un point d'arrêt du mouvement général des formes de la nature. La série paléontologique se reproduirait dans la série des transformations que chaque individu subit à son tour. Une même loi régirait la succession des espèces et toutes les formations individuelles.

Ces théories ont été accueillies avec faveur par le public, toujours si empressé de demander à la science ce que la science ordinairement ne peut lui fournir, des satisfactions d'un genre tout autre que scientifique, et qu'une religion rebelle aux cosmogonies naturalistes refuse de donner à son nouvel appétit de croyance. Cependant, il ne paraît pas qu'une observation sévère ait établi réellement ni que les groupes séparés par des révolutions géologiques soient fermement tranchés et se puissent classer dans l'ordre des perfections relatives de

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