‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 128 sur 194 · LA LOI DE PROGRÈS EN PALEONTOLOGIE · texte numérisé non relu

LA LOI DE PROGRÈS EN PALEONTOLOGIE

l'organisation, ni que l'enchaînement des formes embryonnaires reproduise d'une manière assez définie, assurée et nettement perceptible cette même échelle des êtres. La moindre réflexion nous dira que la terre ayant été inhabitable à une époque pour telle espèce supérieure, des espèces inférieures l'ont seules habitée alors. Puis, une certaine analogie générale étant donnée entre les formes, il n'est pas étonnant qu'il y ait ressemblance entre quelques animaux et les embryons de quelques autres. Je ne veux pas dire qu'il n'y a que cela de fondé dans la loi de progression animale, mais enfin tout le surplus jusqu'ici n'est qu'un mélange de faits, d'interprétations et d'hypothèses, et la loi s'offre en somme comme une grande anticipation de l'expérience. Aussi la plupart des savants demeurent-ils sur la réserve. Beaucoup nient formellement. Je ne sais si, parmi ceux qui apportent dans la question un esprit rigoureux, il y en a qui croient reconnaître dans ce cas les vrais caractères de la haute probabilité physique.

Si la loi paléontologique était définitivement acquise, si elle se vérifiait sans exceptions graves et sans découvertes à redouter (ce dernier point serait toujours inquiétant); si l'évolution embryonnaire, toute semblable à l'autre, s'observait avec la rigueur et la netteté qu'on désirerait, incontestablement un ordre nouveau et de vif intérêt s'ajouterait à nos vues sur la nature. Toutefois remarquons bien ceci : La matière, les moyens, les agents de la production et du renouvellement des êtres, en dehors de quelques conditions physiques et chimiques d'existence, et des fléaux employés à l'œuvre de destruction, nous échapperaient toujours. Ainsi nous ignorerions l'essentiel de cet ordre que nous croirions démêler. Mais surtout, ces espèces qui s'élèvent sur la ruine des précédentes, ce sacrifice continuel de la vie pour une vie supérieure, sacrifiée à son tour, ce monde, où rien ne naît à nos yeux que pour mourir, ne nous donnent pas la moindre lumière sur les destinées des êtres. Les indi-

vidus, les espèces même apparaissent comme de simples moyens prodigués et perdus pour une fin inconnue. Le perfectionnement d'organisation, déjà difficile à définir avec une chaîne suivie, encore plus à mettre en rapport certain avec les progrès de l'instinct et de l'intelligence, est enfin impossible à lier à une loi morale quelconque, dans cette nature dont tout produit est un dévorant des autres, les plus parfaits, plus éminemment que les autres. Et le but, par lequel on voudrait justifier ce qui est fatal et injustifiable par essence, le but ne s'entrevoit aucunement à l'extrémité de la carrière du meurtre universel et des générations éphémères. Que certain panthéisme se contente d'une loi ainsi bornée aux plus grossières apparences, qu'il la tienne pour démontrée avant l'heure, et se livre en la contemplant à une de ces effusions d'enthousiasme et d'orgueil dont il s'est fait une habitude systématique; c'est la juste mesure de sa foi. Quant à nous, nous ne serions pas indifférents à la découverte d'un ordre tel que les forces génératrices, au milieu du spectacle chaotique de la vie terrestre. Mais si la suite des observations dément définitivement l'existence de cette loi, nous ne resterons pas pour cela beaucoup plus ignorants de l'ordre profond qui appelle, conserve et transforme les êtres individuels à travers leurs espèces, et leur assure des destinées.

Fondée ou non, cette loi du progrès de la nature, à la considérer en elle-même, serait également compatible avec l'hypothèse de la variabilité continue des espèces d'époque en époque, et durant le cours de chacune, ou avec celle de leur fixité pendant chaque durée d'un état de choses sur la planète. Ce dernier point de vue est préféré par le principal auteur de la doctrine. L'unité primitive de l'organisation est rejetée. Des types différents, sans passage possible de l'un à l'autre, sont affectés à divers temps, à diverses circonstances, et séparés par des périodes de destruction et de renouvel-

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