LA LOI DES CRÉATIONS SUCCESSIVES
lement. Les cataclysmes sont dès lors des phénomènes universels pour les habitants de la terre. C'est la théorie dite des créations successives, quoique l'idée métaphysique de la création puisse à la rigueur en être éliminée, en réservant les hypothèses sur l'intervention d'une pensée et d'une action premières. On est libre, en effet, d'en appeler à cette force à chaque moment du renouvellement de la vie, ou de renvoyer à une seule origine la production et la disposition des puissances naturelles, ainsi que des temps et moyens de leur développement. Mais le premier parti est peu scientifique; le second ramène, si ce n'est rigoureusement, au moins par une certaine harmonie de la spéculation, les idées d'unité et d'enchaînement de tous les modes de la vie. Au reste, l'universalité des cataclysmes et l'existence de scissions, surtout complètes, entre les espèces vivantes d'une époque et les espèces de la suivante, sont des, opinions qui ne paraissent pas faciles à défendre. La thèse contraire semblerait plutôt démontrée par deS; observations déjà nombreuses et de fortes inductions.
La théorie des créations successives n'étant pas accep-^ table, il ne s'ensuit point que celle de la diversité des, types de l'organisation et de leur discontinuité fondamentale doive être en même temps rejetée. Il n'y a pasi incompatibilité entre ces deux opinions : 1° admettre que des espèces coexistent ou se sont suivies dans le temps, avec les moindres intervalles possibles entre elles; même, si l'on veut, que toutes ont certains caractères communs ; que, de l'une à l'autre, quand la distance est grande, on découvrirait toujours, en cherchant bien, quelque espèce intermédiaire; 2" que cependant il n'y a pas de parenté universelle, mais que la vie à son début comme sous nos yeux s'est produite avec des types multiples. En effet, de la coexistence des degrés on ne saurait logiquement conclure qu'ils se sont tous formés dans le cours du temps avec un point de départ dans l'identité. L'histoire naturelle ne nous révèle rien de positif et de
directement saisissable, touchant la donnée primitive des existences spécifiques et les limites extrêmes de leurs variations. On s'adresse alors à l'induction; mais l'inexpérience de la critique amène les généralisations sans limites, et le fil de l'analogie, suivi de fait en fait, fait oublier la logique qui met seule en évidence l'accumulation des incertitudes dans les points de rapprochement. C'est le défaut de la théorie de Geoffroy Saint- Hilaire, remarquable d'ailleurs par l'élévation de la pensée, et dont je ne voudrais pas parler légèrement.
C'est une belle loi que celle de Vanité de type des êtres organisés, alors même qu'il y a obstacle à son entière généralisation. Ce sont de beaux travaux que ceux qui ont dévoilé des analogies réelles, là où on n'avait su voir que diversités et incohérences. Mais l'application du nouveau principe n'a pas eu et ne pouvait pas avoir toute la portée que l'inventeur en espérait. L'intérêt en est grand dans la science particulière, ce qui est bien quelque chose, mais s'efface en grande partie dans la spéculation générale, car on ne peut en faire un certain usage philosophique sans sacrifier le principe antagoniste, également fondé, également nécessaire, et sans invoquer sciemment ou non, d'autres hypothèses. L'unité et la diversité sont en effet comme deux pôles de tout ce qui existe, aussi bien que deux faces corré- Jatives de toute classification ; et l'idée même de l'espèce, c'est-à-dire de la différence dans le genre, n'exprime pas autre chose. Geoffroy démêle les titres d'une unité mal connue avant lui; en d'autres termes, il étend l'idée de genre appliquée à l'organisation : aussitôt, dans l'ivresse de la découverte, il veut que le genre soit tout, ou du moins il retranche à la différence tout ce qu'il peut y retrancher, il s'efforce de tout expliquer par le genre, et ne pouvant cependant nier l'espèce, il prend le parti de l'exclure de la science dont il s'occupe et d'en rapporter la production accidentelle à l'état des forces physiques ambiantes, desquelles triomphe plus ou moins