‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 130 sur 194 · PRINCIPE DE SPÉCIFICITÉ DANS LES ETRES ORGANISÉS · texte numérisé non relu

PRINCIPE DE SPÉCIFICITÉ DANS LES ETRES ORGANISÉS

la virtualité vitale inhérente à toute organisation. Lors de la discussion qui s'éleva entre Geoffroy et Cuvier sur les questions de méthode, celui-ci put aisément prendre le contre-pied, et soutenir qu'il n'y a d'essentiel dans la nature que les diff*érences spécifiques, au lieu que le genre ou les ressemblances sont des accidents dus à la similitude du but assigné à plusieurs espèces. [Il est bien entendu que je prends ici le mot genre en un sens moins restreint qu'on ne le fait pour les classifications, où l'on est obligé d'en subdiviser l'idée.]

Un philosophe, à la place de Cuvier, n'eût pas manqué de soutenir que les individus seuls existent, et que non seulement les genres, mais les espèces mêmes sont de pures abstractions destinées à représenter des caractères communs. Mais Cuvier, en vrai naturaliste, devait maintenir l'espèce, dont la réalité est établie par la loi de la génération : il fit plus, il maintint en quelque manière le genre, puisqu'il le fonda sur l'existence d'une harmonie entre les organes des êtres ^ leurs fonctions et les fins qui leur sont proposées.

Un philosophe, à la place de Geoffroy, eût à son tour nié l'individu, l'espèce, enfin le genre organique tout entier, pour tout développer dans un genus generalissimum de l'être, et par là aboutir au panthéisme. Geoffroy n'entendait pas sacrifier ainsi Vanité de composition à cette même logique en vertu de laquelle il la posait, et, quoique très hostile aux causes finales de Cuvier, il aimait à se représenter un Dieu créant la nature vivante sur un modèle unique dont les actions de la nature brute étaient appelées à varier les types. Il ne serait donc pas tout à fait exact de comparer cette discussion académique à la grande querelle des nominalistes et des réalistes. Cuvier surtout ne prenait du nominalisme que le principe définitivement passé dans les sciences modernes, et ne contestait pas un fondement de réalité aux caractères génériques. Mais il pensait avec grande

raison que les existences proprement dites sont particulières et constituées en espèces.

Aujourd'hui les naturalistes sages, ceux mêmes qui s'attachent au développement de la pensée de Geoffroy, se renferment dans la science et s'abstiennent sagement de la généralisation outrée. Ils reçoivent les espèces comme des faits, que véritablement elles sont; ils n'admettent leur variabilité que dans les limites où l'expérience la renferme. Or, ces limites sont resserrées. Ni l'observation actuelle ni les explorations géologiques ne permettent de les étendre beaucoup. La prétendue continuité progressive ne ressort pas plus positivement de l'étude des terrains anciens que du spectacle des habitants actuels de la terre. Le principe de spécificité prévaut toujours, en dehors de la nouvelle école évolutioniste, à laquelle j'arriverai tout à l'heure; et le principe de l'unité, dont Lamarck reste le représentant le plus complet, appartient à l'histoire des systèmes, hormis en quelques traits généraux que lui emprunte cette école.

Un autre point sur lequel Geoffroy fut, ce me semble, mal inspiré contre Cuvier, c'est la négation du principe d'harmonie, qu'il entachait d'usage physique des causes finales. Cette harmonie existe et elle est bien nommée. N'est-ce pas une réalité sensible que l'adaptation des conditions extérieures aux propriétés internes des êtres et à leurs fonctions, ou celle des organes entre eux pour le but dernier de la vie.^^ H y a sans doute un antagonisme aussi; mais ce sont là deux faces des mêmes rapports, et sans la concordance générale de tout développement interne avec les lois des phénomènes ambiants, sans une limite aussi de la part de ces derniers, on ne pourrait pas concevoir la production des êtres particuliers. Affirmer l'harmonie ce n'est pas faire servir les causes finales à une explication physique spéciale; c'est énoncer une grande loi de la nature. La nier c'est se condamner au contraire à rendre un compte exclusivement physique des phénomènes moraux et à ramener

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