‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 131 sur 194 · LES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE DE LA NATURE

des lois à de certaines autres qui, par leur définition même, y sont étrangères.

En résumé, le rapport des espèces avec les conditions sous lesquelles elles doivent se développer, est une loi primitive dont le comment se dévoilera graduellement par les efforts de la science, mais dont l'origine et le pourquoi sont nécessairement inabordables pour elle. Ce rapport que tout suppose ne peut être expliqué par rien qui appartienne à l'ordre des phénomènes. L'harmonie est l'un des noms de l'existence, dès que l'existence est multiple et que nul être n'est concevable isolément. De même, les espèces, leur origine, leur nombre, leur nature sont des données irréductibles. Les caractères qui leur sont communs ne suppriment pas ceux qui leur sont propres, et les uns ne sont pas plus que les autres explicables par des causes étrangères. Ce sont les formes primitives de l'unité variée, ou de la variété unie \ Bien plus, il en est des individus dans l'espèce comme des espèces dans le genre, quoiqu'ils soient liés par la génération. Les caractères individuels, même transmissibles, et ils ne sont ni tous ni exactement transmis, nous offrent toujours en eux-mêmes quelque chose d'irréductible. Grand ou petit, important ou non, ce qui est propre est propre, et c'est une étrange illusion, à bien y regarder, que la tendance pourtant si commune à croire que l'essence du singulier peut s'expliquer par l'essence de l'universel.

On voit que, loin d'apporter des lumières à la critique générale, les sciences doivent en attendre d'elle, sur ces points dont l'examen implique des principes généraux.

1. Il faut se garder d'un malentendu. L'irréductible et le primitif ne s'appliquent point, dans ma pensée, aux données actuelles, variables sans doute, et je ne sais dans quelles limites. Mais je veux dire qu'on ne saurait comprendre la nature et la commencer qu'avec un tel système de données premières en dehors de Videntité. La nature serait pareillement inintelligible ou comme unité pure, ou comme multiplicité sans unité.

Les discussions philosophiques entre savants sont d'ordinaire peu édifiantes pour les philosophes. On peut aussi juger par là du bien- fondé des espérances des Allemands nos contemporains qui, revenus de la spéculation pure apriorique, prétendent maintenant trouver dans la géologie ou dans la chimie organique, un terrain propre à construire d'inébranlables théories. Ils ne renoncent pas pour cela à la manie de tout expliquer et de tout réduire à l'unité d'une cause et d'un principe : de sorte qu'ils peuvent bien, dans cette malencontreuse invasion, gâter les sciences, mais non pas avancer la critique.

Autant que les divagations se justifient mutuellement, l'école néo-matérialiste a son excuse dans le règne antérieur d'une philosophie de la nature qui prétendait expliquer le monde par l'Absolu, par des Idées tombées de la suprême essence pour former les phénomènes en se particularisant. Elle ne change pas tout à fait de méthode, comme elle le croit ; car la Matière et ses Propriétés lui tiennent assez exactement lieu de l'Absolu et des déterminations de l'Universel; et il n'y a guère que les noms qui diflèrent. D'un autre côté, la philosophie de l'absolu n'était pas au fond sans emprunter à l'expérience et à l'induction des notions fort reconnaissables dans leur plus extrême généralisation, et que de purs aprioris ne donneraient pas. Je ne sais, à tout prendre, lequel est le plus vicieux des deux procédés. L'un force les phénomènes des classes les plus distinctes à rentrer les uns dans les autres, tire l'intelligent du vivant non intelligent, et l'organisé vivant du non-organisé non-vivant, conclut de la succession et du conditionnement à l'identité, croit exprimer les faits en les altérant par des images, des métaphores, des termes vulgaires en apparence, métaphysiques au fond, qui n'ont jamais énoncé rien de réellement observable. Il fait un usage continuel des idées de substantialité et de causalité, dont il n'a pas essayé un instant la critique. L'autre réunit sous des

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