Agassiz, De V espèce et de la classification, p
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une autre loi, bien réelle, celle-ci, qui n'est autre que l'évolution organique de Findividu? Faisons bien attention aux idées, telles que les prennent les naturalistes : d'une part, le progrès paléontologique des êtres se juge, dans Tenceinte d'une classe, à la différenciation croissante et à la spécialisation des organes ; de l'autre, le développement d'un embryon depuis le moment où l'observateur peut le ranger dans une classe déterminée, jusqu'à celui où il atteint sa forme finale dans cette classe, n'est et ne peut être autre chose qu'une différenciation aussi, et une spécialisation d'organes; il est donc inévitable qu'il y ait un certain parallélisme et une certaine ressemblance entre la première série de formes et la seconde. La première est une loi naturelle, qu'on pense avoir découverte, que l'on arrive à vérifier plus ou moins, et qu'on explique bien ou mal par des créations successives ou comme l'effet des sélections dans la concurrence vitale. Mais la seconde est, en toute hypothèse, l'évolution d'un organisme individuel, ce grand fait de la nature dont on n'a jamais eu à découvrir, mais seulement à définir avec précision les degrés ou les phases. Les points de correspondance entre les deux séries ne sont point des assimilations exactes comme il y en aurait entre des formes de part et d'autre achevées ; le lecteur a pu remarquer, dans les citations faites ci-dessus, l'emploi d'expressions telles que '.jusqu'à un certain point observées, ou souvent observées, ou (Tune manière plus ou moins nette, parlant des formes à comparer. Dans ces limites, on n'a affaire, ce me semble, qu'à un simple rapprochement entre le nécessaire accroissement de complexité de l'embryon qui se développe, en une classe donnée, et cet autre accroissement de complexité qui est un critère pour nos classifications d'histoire naturelle et que, avec plus ou moins de fondement, nous croyons retrouver dans les êtres de cette classe pris aux époques géologiques successives.
G. L'hypothèse des créations successives.
On sait que les premiers arguments de valeur scientifique en faveur du système des « révolutions de la surface du globe », — si ce n'est même la première idée nette de la pluralité de ces cataclysmes que l'opinion, avant lui, réduisait au « déluge » des traditions populaires, — appartiennent à Guvier, créateur de l'anatomie comparée, auteur de la doctrine générale qui met en rapport la succession des terrains géologiques avec celle des animaux vivants aux époques correspondantes. Mais on peut
lire le Discours du grand naturaliste ^ : on y trouvera la thèse des révolutions terrestres grandes et subites, de leurs alternatives, du renouvellement de la vie à chacun de ces moments, et de Fabsence de lien généalogique entre les espèces fossiles et les espèces actuelles; on n'y trouvera pas une doctrine de la création. La théorie des cataclysmes a fait place aujourd'hui à celle des actions continues et toutes d'ordre commun, en géologie. Mais ces théories sont, l'une comme l'autre, indifférentes à l'idée philosophique ou religieuse de création, pour qui ne s'éloigne point du terrain des sciences. Je ne sais si, en cherchant bien, on découvrirait le mot création employé par Guvier dans uneacception générale et de commun langage, pour désigner le fait ou la cause naturelle de l'apparition d'espèces nouvelles, ou même de genres nouveaux, après l'entière destruction des animaux antérieurs ; mais assurément on ne citera point un passage oii il se soit permis de donner à ce mot un sens théologique. Haeckel, animé d'une sorte de fanatisme antireligieux, a eu le tort de faire cette confusion, en exposant les idées de Guvier^.
Il suffit d'un moment de réflexion pour reconnaître que l'idée propre de création, au point de vue scientifique, doit être éliminée, puisqu'elle pose, en son essence même, un problème absolument en dehors de toute investigation portant sur les phénomènes; mais dût-on s'en préoccuper comme d'une question: d'origine en histoire naturelle, on la trouverait la même, au regard de cette science, soit que l'on considérât une origine unique des êtres vivants sur la terre, au premier moment où elle pût les porter et les nourrir, soit qu'on imaginât plusieurs origines semblables après la destruction de ceux qui les auraient précédés. Cause dite naturelle, cause dite surnaturelle^ c'est la même question, soit qu'on pense se la devoir poser une ou plusieurs fois d'après ce qu'on sait de l'histoire du globe et de ses habitants ; et ce n'est certainement pas une question scientifique, de se demander si l'idée de la création du monde, prise en elle-même, s'accorde aussi bien avec celle d'un acte unique qu'avec celle d'actes renouvelés et répétés.
, Agassiz est l'auteur mal inspiré de cette hypothèse des créations successives dans laquelle, au lieu de laisser dans l'inconnu la cause des générations premières, on fait intervenir directement le Créateur chaque fois que, à tort ou à raison, on croit
1. Voir spécialement aux pp. 12 et suiv., 118-130 et 282-284 du. Discours sur les révolutions du globe.
2. Hseckel, Histoire de la création des êtres organisés, p. 52.
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qu'il a dû se produire des animaux sans parents. Haeckel a fait très justement la satire de cette hypothèse hybride, théologiconaturaliste, et, s'il est sorti pour cela du terrain de la science, il faut avouer cette fois qu'on lui en avait donné le droit. Kcoutons-le.
u D'après Agassiz, en étudiant la classification naturelle, le naturaliste ne fait que retrouver l'idée divine de la création... Dans la conception et l'exécution de son plan, le Créateur partit des idées les plus générales, et particularisa de plus en plus. En ce qui concerne, par exemple, le règne animal, Dieu eut d'abord, lorsqu'il voulut le créer, quatre idées principales et diverses de la forme à donner au corps animal; ces idées, il les incarna dans les quatre grands types : vertébrés, annelés, mollusques et rayonnes. Puis, le Créateur se demandant comment, ces quatre types étant donné», il pourrait les varier de diverses manières, en arriva à créer, dans les limites des quatre formes principales, diverses classes, par exemple, dans l'embranchement des Vertébrés, les classes des Mammifères, des Oiseaux, des Reptiles, des Amphibies et des Poissons. Puis Dieu, méditant plus profondément au sujet de chacune de ces classes, en tira diverses variations, graduées de structure, qui furent les ordres. En variant de nouveau les formes ordinales, il obtint les familles naturelles. Ensuite le Créateur modifia encore dans chaque famille les dernières particularités de structure des diverses parties du corps. De là naquirent les genres. Enfin, par un dernier raffinement du plan de la création, les espèces virent le jour...
» Vous le voyez, si l'on en croit Agassiz, le Créateur se comporte, dans la génération des formes organiques, exactement comme un entrepreneur de bâtiments qui se proposerait d'élever les édifices les plus divers possibles, adaptés au plus grand nombre de destinations possibles d'après le plus grand nombre de styles architectoniques, et différant autant que possible par le degré de simplicité, de luxe, de grandeur, de perfection. Cet architecte aurait tout d'abord adopté pour l'ensemble de ses constructions quatre styles divers, le gothique, le byzantin, le chinois et le rococo. Il aurait, dans chacun de ces styles, bâti un certain nombre d'églises, de palais, de casernes, de prisons, de maisons d'habitation. 11 aurait réalisé chacun de ces genres de construction, grossièrement ou avec soin, en grand ou en petit, simplement ou luxueusement...
» Dans tout ce système, le Créateur est seulement un homme tout-puissant, qui, lassé de ses longs loisirs, s'est mis à imaginer et à fabriquer d'innombrables espèces, véritables jouets produits
de son imagination. Après s'en être diverti pendant quelques milliers d'années, il s'en fatigue, et alors, par le moyen d'une révolution générale de la surface terrestre, il anéantit et bouleverse tous ces êtres inutiles; puis, pour tuer le temps, en s'occupant de quelque chose de nouveau et de meilleur, il appelle à la vie un autre monde animal et végétal plus parfait. Pourtant, ne voulant pas se donner la peine de recommencer de fond en comble son travail de création, il se renferme dans le plan qu'il avait une première fois arrêté, et se borne à créer de nouvelles espèces, ou bien de nouveaux genres, bien plus rarement de nouvelles familles, de nouveaux ordres ou de nouvelles classes...
» Quand le Créateur se fut diverti durant des millions d'années à ce jeu de construction et de destruction alternatives, il eut enfin (un peu tard, il est vrai) l'heureuse idée de créer quelque chose qui lui ressemblât, et il forma l'homme à son imagée.. »
L'auteur de cette amère critique n'a point l'intention de réserver son jugement sur l'idée de création en général, pour n'attaquer que la manière dont Agassiz a compris l'œuvre de Dieu; mais, par le fait, la satire n'atteint que le plan tout intellectualiste du monde, l'absence totale de bonté et de moralité dans ce plan, durant la longue série des siècles avant la création de l'homme, et enfin le principe esthétique de Vart pour Vart dont il semblerait qu'a dû s'inspirer le Créateur des espèces variées et mortelles que lui-même s'occupait à former, à détruire et à refaire avec une croissante industrie. Le naturaliste matérialiste et athée est désintéressé dans la question, mais non celui qui voudrait combiner le système de l'évolution naturelle avec la doctrine de la création. En remplaçant les créations successives d'Agassiz par l'évolution naturelle continue, considérée comme le développement d'une puissance déposée dans l'acte de la création, le naturaliste théiste et évolutioniste imagine, antérieurement à l'apparition de l'homme, et quoi qu'il puisse dire de cette fin de conscience, de liberté et de moralité pour laquelle il veut que toutes choses n'aient été que préparation et moyens, imagine, dis-je, un monde injustifiable en luimême, un monde de guerre, de souffrance et de mort, dont les caractères dominants témoignent contre la bonté de son auteur. Le créationisme évolutioniste osât-il se réclamer de la maxime : La fin justifie les moyens^ il ne ferait par là qu'avouer l'impuissance du Créateur à produire le monde de la vie autrement qu'au sein de la douleur et avec l'antithèse de la mortalité. Il ne peut d'ailleurs recourir à la liberté et au péché de la créature,
1. Hœckel, Histoire de la création des êtres organisés, p. 57.
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pour assigner Torigine du mal, puisque le péché suppose la liberté, et que la créature libre étant, selon ce système, un produit de l'évolution, n'en saurait déterminer les conditions. Il est donc réduit, comme Darwin et comme Agassiz, en cela d'accord, adversaires dans tout le reste, à admirer, à déclarer une œuvre digne de Dieu, cette nature où brille le génie de l'inventeur, mais où tant de traits, s'il en était le tout-puissant et unique auteur, révéleraient sa méchanceté à si juste titre.
D. La définition de l'espèce.
Les attaques auxquelles la définition de l'espèce de Guvier a été en butte sont une marque de l'affaiblissement de l'esprit logique et, par conséquent, du véritable esprit scientifique à notre époque. On semble ne plus savoir ce que c'est qu'une bonne définition en matière controversable, à quelles conditions elle doit satisfaire et combien il importe d'en écarter autant que possible les hypothèses afin d'en faire un bon signe de langage et un bon instrument de discussion et de recherche. Cette définition est logiquement irréprochable. On dirait, à voir les arguments de ceux qui la combattent (Haeckel entre autres) et parfois de ceux qui la défendent ou la veulent amender, qu'elle suppose l'immutabilité des espèces, et qu'elle est incompatible avec le transformisme et la théorie de la descendance ; mais il n'en est rien. Il est vrai que c'étaient là les opinions de Guvier; il les a exprimées à l'endroit même où l'on peut lire sa définition *, mais il ne les a pas mises dans sa définition. « On doit, dit-il, définir l'espèce la réunion des individus descendus Vun de Vautre ou de parents communs^ et de ceux qui leur ressemblent autant quils se ressemblent entre eux. » Il l'appelle rigoureuse^ et elle l'est. En effet, il y a dans l'idée de l'espèce deux éléments divers dont les faits forcent toutes les écoles à tenir compte pour l'usage commun et inévitable du mot : un élément physiologique, la parenté, la descendance; un élément logique et de classification, la ressemblance. Il se peut que, le premier entraînant le second, par une loi simplement approximative de l'hérédité, celui-ci ne soit pas d'institution directe et permanente, et que les ressemblances, d'un point de départ quelconque, varient indéfiniment après une longue suite de générations ; et il se peut qu'il existe un fait de division et de distribution première d'êtres par groupes, quelle que puisse être l'origine de ce fait, dont la per-