De l'espèce et de la classification, p
quils existent, ils représentent leur espèce au moment actuel, mais ne la constituent pas. Ainsi envisagés « ils réassument, suivant lui, toute leur dignité; ils cessent d'être absorbés dans l'espèce pour en constituer simplement la représentation sans être rien par eux-mêmes. Au contraire il devient évident, à ce point de vue, que l'individu est, pour l'heure présente, le glorieux porteur de toutes les richesses que l'inépuisable fécondité de la nature prodigue à la vie. »
On dirait peut-être plus exactement, à ce point de vue, que l'individu, sans devenir pour cela quelque chose de plus par lui-même, éphémère qu'il est et borné au moment actuel, est absorbé dans la vie qu'il représente tout entière, au lieu d'être absorbé simplement dans l'espèce, suivant la commune opinion de tant de naturalistes; et cette conclusion rejoint philosophiquement, d'une manière fort remarquable, celle qui se tire du point de vue opposé, c'est-à-dire de la théorie de la descendance. Les partisans de cette dernière sont des négateurs de la spécificité, qui font porter tous les individus à l'arbre généalogique unique de la vie; leur adversaire est un négateur de la spécificité, qui les réunit tous en les distribuant dans un plan général de classification réaliste où s'incarne en toutes sortes de modes et degrés la pensée de leur créateur. Cet individualisme a la même fin que le panthéisme : exemple, qui n'est point rare, d'un aboutissement commun, contraire à la raison pratique, de doctrines parties de prémisses théoriques opposées. Ce que la raison pratique voudrait ici, c'est une égale reconnaissance du principe d'individualité, par rapport auquel tous les genres dans lesquels les êtres individuels peuvent se classer, depuis la race et l'espèce jusqu'au genus gênerai issimum, sont, en un sens, subordonnés; et du principe d'unité et de solidarité, dont l'existence naturelle de l'espèce, quel que soit le mode d'établissement premier de celle-ci, et des individus en elle, est une application réelle, incontestable, dans l'ordre actuel de la nature.
Au reste cette critique ne s'adresse, chez Agassiz, qu'à la négation de la réalité de l'espèce, sous la fausse apparence de l'égale affirmation de la réalité du genre, et de l'ordre et de tous les groupes de classification possibles. Je ne l'étends pas à la remarquable thèse de ce savant relative à la multiplicité des individus dès l'origine, et comme forme essentielle de la création, dans quelques groupes que les êtres créés aient pu être distribués par leurs caractères, et à quelques rapports mutuels qu'ils aient été destinés. Cette doctrine de la pluralité primitive est, au contraire, à mon sens, la réserve fondamentale exigée par le principe d'individualité ; elle ne s'oppose point à l'institu-
tion de l'espèce physiologique, qui n'est que l'un de ces rapports dont l'importance est, il est vrai, capitale, non pas cependant supérieure à celle des rapports moraux. La plus simple application de la méthode criticiste demande que des idées corrélatives, telles que celles de l'individu et de l'espèce, ne soient point séparées dans nos spéculations sur les origines, et cela soit qu'il s'agisse de l'espèce comme lien physiologique, ou de l'espèce comme assemblage d'êtres porteurs de qualités semblables. Il n'y a pas plus de raison pour s'en tenir à un couple originaire unique, dans le premier cas, qu'il n'y en aurait pour n'admettre que deux individus, dans le second, comme sièges de caractères pareils et aptes aux mêmes relations; tandis que l'idée générale de société, qui est celle du but de la création, comporte évidemment une pluralité étendue au delà de la dualité. Il est facile de voir comment les partisans du couple primitif unique ont été entraînés à cette opinion, en ce qui concerne l'origine de l'humanité. Leur mobile principal était le désir de fonder l'unité et la solidarité absolue de l'espèce humaine dans ce couple où ils renfermaient, moralement ainsi que physiquement, la suite entière des individus qu'ils en faisaient descendre. L'ancienne interprétation dogmatique du péché originel s'ajustait à ce point de vue de la création et d^ l'histoire naturelle. Aussi les adversaires du dogme théologique et de l'autorité cléricale ontils longtemps combattu l'hypothèse de l'unité originaire, et les hommes de religion se croyaient tenus de la défendre. Agassiz se plaignait encore que ces derniers fussent retenus dans l'erreur par un respect mal entendu de la tradition. Mais dès ce moment, et depuis lors, la même hypothèse a repris faveur, comme s'adaptant le mieux aux principes généraux de la doctrine de l'évolution, auprès de ceux qui la repoussaient le plus énergiquement, et qui ne s'aperçoivent pas que leurs nouvelles opinions les ramènent, avec Dieu et la création en moins seulement, aux mêmes idées quileur déplaisaient sous l'ancienne forme, et dont le déterminisme et le panthéisme sont les dénominations usuelles.
E. Le darwinisme réduit à sa plus simple expression.
Ainsi que d'autres découvertes illustres, l'idée de Charles Darwin de transporter à l'histoire naturelle la loi de population de Malthus, est une idée de génie qui paraît toute simple et naturelle après que quelqu'un y a songé. Elle est plus évidente, sur [ce terrain commun de la distribution de la vie à la surface
du globe, que sur celui de la propagation de Tespèce humaine et de l'économie sociale, où cependant elle ne peut guère être contestée. Les grandes ressources d'esprit de l'éminent naturaliste ont été bien moins employées à mettre hors de doute la loi de la lutte pour V existence, et l'application de cette loi à l'action combinée de V adaptation et de V hérédité, pour conclure à une sélection naturelle exercée entre les races des êtres vivants, bien moins, dis-je, qu'à essayer de prouver qu'il serait possible d'expliquer, au moyen d'une suite de telles sélections, opérant depuis l'origine de la vie, la formation des espèces, et de tracer la ligne des variations supposées, par où elles sont parvenues, dans les deux règnes, à l'état de distribution où nous les voyons sur la terre.
Que Darwin ait développé son idée-mère, l'idée de la sélection effectuée par les seules voies de la nature S en se servant de ces deux lois physiologiques reconnues, hérédité et variation par adaptation, dont, avant lui, Lamarck avait déjà étendu les effets à l'extrême, c'était son droit de naturaliste; mais il n'en faut pas juger de même des hypothèses d'ordre philosophique qu'il a introduites dans sa théorie. La plus importante est celle qui porte sur l'origine des formes de la vie. Darwin, comme Lamarck, concevant une manière dont des espèces diverses peuvent descendre d'une même espèce antérieure, a tiré de cette pensée cette inférence extraordinaire, que les espèces ont toutes procédé généalogiquement les unes des autres, et qu'elles remontent, comme origine commune, non pas à une pluralité analogue au spectacle présent de la vie, mais à un très petit nombre de formes, à une seule peut-être. L'indication de ce peut-être était une réserve destinée à s'affaiblir à mesure que devaient aller croissant le crédit de la doctrine de « la descendance » et l'influence des « idées monistiques » des disciples allemands de Darwin. Les adversaires objectaient que tout ce que l'observation et l'expérience peuvent nous offrir d'exemples
1. On a critiqué à tort l'emploi de ce mot sélection, qui implique, disait-on, un choix, c'est-à-dire quelque chose d'étranger à une loi naturelle quelle qu'elle puisse être. On ne voulait pas voir qu'il ne s'agit là que d'une comparaison, faite au point de vue de la conservation ou destruction des produits de la génération, et des résultats de cette opération fatale; et la comparaison entre l'œuvre de la nature et l'œuvre de l'éleveur, à ce point de vue, est fort juste. Ce n'est que s'il s'agissait du progrès des espèces et de leur amélioration générale à atteindre par la voie des sélections, qu'une idée de finalité interviendrait. Darwin a admis l'existence de ce progrès, mais seulement comme fait naturel, inintentionnel.
de variations dans les espèces ne forme qu'une base insuffisante pour supporter Thypothèse extra-scientifique de leurs transformations sans limites.
Une seconde hypothèse est celle de la continuité des changements, qu'on suppose ne revêtir le caractère spécifique qu'après avoir traversé une suite de degrés de variation très rapprochés. C'est là proprement le transformisme^ tel qu'il se présente en histoire naturelle, c'est-à-dire la confusion, l'absorption de l'espèce dans le devenir indéfini de la formel Gomme il existe des caractères réellement irréductibles, ou qu'on ne ramène à d'autres, par des degrés prétendus, qu'à l'aide d'assimilations vagues et de comparaisons imparfaites, et non pas même sans hypothèses arbitraires, — de tels caractères se nomment à bon droit spécifiques, — il est conforme à la raison, dans la supposition où l'espèce qui les porte proviendrait génétiquement d'une autre dans laquelle ils n'apparaissaient pas, de penser que la transition de celle-ci à celle-là s'est opérée par une révolution physiologique dont nous ignorons la nature et la cause, au lieu de croire qu'elle a suivi la marche d'une évolution continue dont nous ne pouvons sans sophisme joindra l'un à l'autre le point initial et le point finaP. L'opinion de la continuité est donc, ainsi que celle de l'unité, de source philosophique et non scientifique; toutes deux ont contre elles l'expérience. L'argument, qu'on ne se lasse pas de répéter, qui consiste à alléguer tant et tant de phénomènes d'évolution dont le développement vital d'un germe est le principal, n'a aucune valeur, puisque la question est précisément de savoir si la formation des espèces est, comme celle des individus d'une espèce donnée, de l'ordre évolutif. Quant à la thèse philosophique du continu, grâce à laquelle on se flatte d'expliquer l'être par le devenir, elle repose sur une illusion dont la science expérimentale devrait au moins se défendre, car la science doit partir de données fermes. De même que la doctrine de l'unité primitive est impuissante à rendre compte de la pluralité qui a suivi, de même la doctrine de la continuité
1. Il existe une autre sorte de transformisme pour les spéculations de physique générale; c'est celle dont les Premiers principes de H. Spenceroffrent le plus parfait modèle. Elle consiste à représenter les différentes classes de phénomènes comme les produits de forces qui ne sont toutes que des transformations de la Force.
2. C'est une partie singulièrement faible de l'œuvre de Darwin que celle où il s'est occupé de lier par voie de continuité les caractères spécifiques de l'ordre mental des animaux et de l'homme. L'insuffisance philosophique du naturaliste se continue aujourd'hui dans son école.
n'explique le changement qu'en apparence. En effet, grandes ou petites qu'elles soient, les différences subsistent et réclament une explication qu'on ne peut donner. Si elles s'évanouissent entièrement, il cesse d'y avoir changement.
Enfin, une troisième hypothèse dont la source n'est ni dans la science, ni dans l'idée propre de Darwin en histoire naturelle, est, on l'a vu ci-dessus, l'hypothèse du progrès, laquelle ne se rattachait par aucun lien nécessaire à la théorie de la survivance des plus aptes. Elle a été suggérée au savant par l'esprit de son temps, qui était la croyance à la nécessité du progrès en toutes choses, de même que l'esprit du siècle prochain sera peut-être la croyance à la réalité de la décadence.
Ramenons à présent à sa plus simple expression, sinon ce qu'on a toujours le droit d'appeler le darwinisme, nom d'une école avouée par Darwin, dans laquelle les idées courantes de la philosophie du siècle ont pénétré de tous côtés, au moins la vue originale de ce penseur naturaliste sur la nature, en la dépouillant de ce qu'il y entre d'extra-scientifique. Les hypothèses de l'unité d'origine, de la continuité du développement, et du progrès de l'organisation s'éliminent. La seule généralisation que permette l'application du principe nouveau de la survivance des plus aptes aux principes anciens de l'adaptation et de l'hérédité, c'est que, partout et toujours, quelles qu'elles soient et d'oii qu'elles dérivent, ces espèces durent et régnent, que les variations individuelles, de génération en génération, ne rendent ni plus aptes ni moins aptes à lutter, dans les milieux qu'elles traversent, contre les autres espèces qui sont en concurrence vitale avec elles. Celles-là se forment, se transforment ou périssent, pour lesquelles ces variations et les changements extérieurs créent des conditions décidément favorables ou défavorables de survie. L'utilité pour la lutte est le critère unique des variations capables de se conserver ou de se prolonger dans un même sens. Je n'ai point à entrer dans l'examen des raisons bonnes ou mauvaises qu'on peut alléguer pour rendre compte de la distribution actuelle des espèces dans ce système. Reste seulement la question profondément philosophique de la cause des variations individuelles. Rapporter exclusivement et d'une manière vague les plus élémentaires de ces variations à des agents physiques, à l'action des milieux, c'est ce que Darwin devait faire, conformément aux tendances communes des savants ; mais remarquons que les différences, considérées séparément, n'avaient pour lui aucune importance ; leurs accumulations dans une direction constante intéressaient seules sa théorie ; et, comme, en ce cas, l'effet des sélections naturelles intervenait, les condi-
lions physiques cessaient de renfermer les causes véritables de la production des espèces. « Les passages d'un de ces états de différence à un autre peuvent dans certains cas être le simple résultat de l'action prolongée de diverses actions physiques; mais le plus souvent c'est à V action graduelle et accumulatrice de la sélection naturelle sur la variabilité flottante qu'ils doivent être attribués. On peut donc considérer une variété bien prononcée comme une espèce naissante*. » Darwin semble s'être prononcé d'une manière plus forte contre la doctrine de l'influence des milieux sur la formation des espèces, dans la première édition de son ouvrage capital ^ : « La transition d'un degré de différence à un autre plus élevé peut être attribuée simplement en quelques cas à l'action longtemps continuée des conditions physiques en deux différentes régions; mais je nai pas une grande confiance en V action de tels agents] et j'attribue plutôt les modifications successives d'une variété qui passe d'un état très peu différent de celui de l'espèce-mère à une forme qui en diffère davantage, à l'élection naturelle agissant de manière à accumuler dans une direction donnée des différences d'organisation presque insensibles. » On voit que le véritable esprit de la conception originale de Darwin consiste à regarder les variations premières comme de simples faits, des accidents de variabilité flottante (expression curieuse), à quelque cause qu'ils soient dus. La théorie est indépendante de ce qu'on peut penser de cette cause. Et certainement cela n'en diminue pas l'intérêt.
Ce sont deux questions très diverses, d'autant plus qu'on les soumettrait à une méthode expérimentale plus sévère, de savoir si l'espèce peut varier, et dans quelles limites, sous l'action des agents physiques, principalement exercée sur l'œuf ou l'embryon; et de savoir si l'espèce peut être ramenée à changer à l'aide de sélections artificielles longtemps prolongées. La première de ces questions a été admirablement formulée par Claude Bernard, qui n'en a pas regardé l'exploration comme au-dessus des ressources de l'analyse chimique et physiologique ^ La seconde, à laquelle est suspendue, après tout, la vérification de l'hypothèse de Darwin, semble inabordable, à moins d'une longue association de travaux et d'une organisation de l'atelier scientifique que nous ne sommes pas près d'atteindre,
1. U'Origine des espèces^ p. 56 de la traduction Moulinié faite sur les 5'' et 6<^ éditions anglaises (1873).
2. Passage parallèle au précédent, dans la l""" trad. franc, (due à M»« Royer en 1862), p. 79.
3. Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en FrancBy p. 109-114.