CRITIQUE DES DOCTRINES DE COSMOGONIE MORALE
J'ai rapidement parcouru les indications que la science s'efforce de fournir, au sujet de l'origine du monde solaire, de l'origine et de la nature de la vie et des espèces, de la fixité ou des yariations de celles-ci, et de la loi de leur développement. Il est clair que l'hypothèse et l'induction la plus lihre, la part des possibilités et des doutes grandissent sans mesure lorsque l'on passe des sciences mathématiques et expérimentales aux sciences descriptives et historiques, et des objets abstraits, ou éloignés de l'homme, à ceux qui l'approchent, qui le touchent, et tiennent engagés ses intérêts les plus cliers. Dans les hauteurs où le savoir n'arrive pas encore quoi qu'on en dise, mais seulement la croyance appuyée sur des inductions diversement j)i'obables, le savant est malgré lui un philosophe, et le philosophe est tenu d'être un savant : deux conditions qui ne sont pas remplies d'une manière satisfaisante, parce que la philosophie n'est pas encore assez devenue la critique, et que la critique elle-même ne trouve pas réunis des matériaux sûrs ou suffisants pour diminuer autant qu'il le faudrait l'intervention du sentiment individuel et des préventions dans ce qu'elle voudrait recommander de croyances. J'ai cependant essayé de dégager un principe supérieur aux faits, c'est-à-dire conforme à tous ks faits possibles, le principe de spécificité, souvent méconnu, et qui me paraît devoir rester primordial, à quelque degré que s'élèvent nos connaissances réelles. De ce seul principe, s'il est admis, résulte une suffisante réfutation des doctrines d'évolution universelle qui font descendre le monde de l'unité et de l'identité, comme s'il nous était possible de rien déterminer pour notre esprit sans définir et spécifier.
Pour le surplus de ce qui concerne la vie en général et son histoire, nous restons, si je ne me trompe, enfoncés dans un amas de desiderata des sciences, éclairci de loin en loin par des échappées de lumière. Nous remplaçons la vérité ahsente par trois ou quatre grandes hypothèses (grandes, hien étroites pourtant et obscures au point de vue des origines), lesquelles attendent le jour du contrôle et se flattent d'être vérifiées. Nous avons, enfin, et c'est la part la plus précieuse, une collection de faits considérables à demi élucidés et de notions théoriques à l'état de formation, où chaque penseur est libre de puiser l'aliment de sa croyance et les moyens de la corriger ou de l'agrandir. Car tout ce qui circule aujourd'hui de doctrines, sur les lois du développement de la vie dans l'univers, a, n'en déplaise aux naturalistes aventureux, beaucoup plus d'intérêt pour l'élaboration ou la satisfaction telle quelle de la foi, et de l'espérance humaines que pour une méthode vraiment scientifique de traiter des problèmes de science.
La considération de notre ignorance et du caractère de foi attaché aux hypothèses qu'on estime les plus scientifiques, parce qu'elles sont les plus bornées à la matière, est bien faite pour nous encourager à des inductions d'une autre nature, fondées cette fois sur les postulats moraux et sur la notion du bien et du mal, caractéristique de l'humanité. Voyons d'abord ce que l'histoire des idées a à nous offrir en fait de théories mystiques et de cosmogonie morale.
C'est un grand changement du théâtre des idées, que le passage de ces doctrines des modernes, tellement rationalistes que la raison en a, tant qu'elle a pu, banni tout sentiment, à celles que la haute antiquité conçut, de son impulsion morale la plus vive. Les plus anciens efforts connus de l'imagination unie au sens moral, pour expliquer le monde, témoignent de la robuste et violente jeunesse de l'esprit, et, de plus, de la lassitude de l'âme
et des tristesses profondes inspirées par les désordres de l'homme et les misères de l'état social. Aussi, les systèmes nés de ces efforts ont conservé un intérêt plus qu'historique. Ils ont eu d'ailleurs à toutes les époques et ils ont encore des partisans ou des imitateurs. Les problèmes qu'ils soulèvent n'ont pas cessé d'exister : ni la théorie de la nébuleuse ni la théorie de la variabilité des espèces ne les suppriment. Je me bornerai cependant à rappeler ici brièvement les doctrines religieuses, ou touchant de près à la religion, parce que la suite de mes études les ramènera dans une autre place et plus en lumière. J'insisterai davantage sur les tentatives philosophiques pour l'explication du mal dans le monde, leur critique n'étant pas inutile à l'éclaircissement des principes qui me guideront dans toute l'analyse des idées et croyances à travers l'histoire.
Une des doctrines qui ont le plus et le plus longtemps régné sur les esprits, touchant l'origine du monde et l'origine du mal, est celle qui identifie ces deux origines. Diverse dans ses formes, elle a souvent abouti à la thèse mal dissimulée que le mal est la vie même, ou, comme on disait plutôt, la matière, en renfermant sous ce nom le principe d'individuation de l'existence et, au fond l'existence même. Les dogmes de religion ou de philosophie courantes couvrent cette pensée de symboles, ou n'en font connaître que le chemin et en évitent la vue directe. Mais assurément le système de l'émanation y conduit. On s'y représente le bien, avec la perfection divine, dans la quiétude du principe éternel, dans cette unité encore indivise au sein de laquelle se produit la descente des êtres, le rêve de la vie. Existence est donc déchéance. Alors, et pour donner quelque consistance aux êtres sans trop les distinguer, mais au contraire, en les liant par une loi puissante qui abat cruellement l'orgueil de ceux d'entre eux qui s'attribueraient toute la dignité d'une personne, on les imagine propres à revêtir de vie en vie les formes
les plus variées, avec identité d'essence et absence de mémoire. C'est la transmigration. Ainsi la nature vivante est une dans la diversité, et les êtres sont tous le jouet de transformations sans nombre, traversant des états sans fin d'énergie ou d'inertie, d'élévation ou de bassesse, voués aux tourments changeants mais infaillibles de toutes ces conditions, et victimes, en l'état d'hommes, de l'illusion renaissante qui les leurre d'être quelque chose de stable en eux-mêmes.
Cette croyance, la plus tenace et la moins contestée dans son milieu qui ait pesé sur une grande partie de l'espèce humaine, s'implanta, sauf additions ou amendements exigés par la mythologie, dans les religions de l'Inde et de l'Egypte, et manqua s'introduire en Europe par le platonisme, le néoplatonisme et les différentes sectes orientalisantes des siècles voisins du commencement de notre ère. Avant cette époque, elle avait atteint sa plus extrême rigueur logique, en même temps que sa suprême conclusion morale, et jeté les âmes désolées dans une religion nouvelle. En effet, de profonds philosophes, sous l'empire du concept qu'on se formait universellement du sort des âmes, en étaient venus à demander à l'efPort mental de l'homme un moyen pour lui de fuir cette loi de la vie qui est le mal; et la conviction d'avoir trouvé le moyen d'échapper pour toujours à l'existence consciente, l'espérance ardente de communiquer ce moyen à une foule de misérables, furent, comme on sait, les mobiles de la révélation de Sakia le Bouddha, dans l'Inde, vers le sixième siècle avant l'ère présente.
La pensée cosmogonique la plus profonde du bouddhisme reparaît de nos jours en Allemagne, et n'est pas d'ailleurs aussi étrangère à nombre d'esprits qu'on pourrait le penser. Seule la doctrine des transmigrations y est atténuée. Selon la vieille théorie bouddhique, l'origine profonde des choses périssables est V Illusion qui fait croire à la réalité, ou encore V Ignorance, mère des
connaissances apparentes. La cause prochaine de chaque existence individuelle est Y Attachement , qui lui-même a sa racine dans le Désir. En d'autres termes, la vie, source des misères et de la mort, descend des passions qu'elle manifeste, auxquelles elle donne corps; et nous cesserions d'exister si nous cessions de nous attacher à quelque chose et de désirer de vivre. Du désir au vouloir il n'y a qu'un pas, ou plutôt les termes sont identiques au point de vue de cette philosophie. Lorsque, avec Schopenhauer, on préfère parler de la Volonté de vivre, on embrasse moins bien l'ensemble des phénomènes passionnels de la nature, mais on marque mieux l'intervention du libre arbitre dans la délivrance, sauf à n'expliquer pas aisément la réalité de cette liberté et, dans le fait, à professer le plus parfait déterminisme.
Quoi qu'il en soit, la Volonté est chez Schopenhauer le nom du Désir des bouddhistes. Il nomme volonté l'essence de toutes choses. La matière en est l'incarnation, encore bien qu'elle ne soit elle-même qu'une représentation. Toute force dans la nature n'est jamais qu'une manière de volonté. La volonté d'exister a fait l'existence; la volonté de ne pas exister peut la supprimer. Il dépend ainsi de nous d'échapper à nos misères et de rentrer dans le repos. La partie morale de cette doctrine tient au même principe : c'est la pitié pour les créatures et le renoncement à l'existence inséparable de la douleur. Quant à la partie psychologique, je ne m'étonne pas outre mesure d'une si grande place faite au principe dirigeant des représentations: je suis même porté à croire très sérieusement qu'il pourrait y avoir chez l'homme quelque chose du pouvoir que lui accorde Schopenhauer. Mais il n'est pas admissible que la conscience, les perceptions et les passions se réduisent à l'essence du vouloir, ou s'y subordonnent en leur développement dans l'ensemble du monde. Ni le bouddhisme indien, ni le bouddhisme germanique n'accordent à la raison, dans l'esprit humain, sa place légitime.
La race indoue formula son système de croyances après sa séparation du sein de la famille aryenne, et les dernières conséquences d'une telle direction de l'esprit éclatèrent plus tard encore, après le développement des mythologies et du panthéisme brahmaniques. En tout temps, les familles chinoises montrèrent des dispositions d'une autre nature. Là, peu ou point de cosmogonie proprement dite; peu ou point de mythologie, mais une conception du monde déjà rationnelle, quoique éminemment morale. Ce grand peuple reçut à son origine une impression ineffaçable de deux choses : dans l'univers, l'ordre; dans la vie humaine, les vertus. L'enseignement de Koun-fou-tseu et de ses disciples fut le développement longtemps préparé d'une tendance native et qui ne cessa d'être prépondérante dans la nation, malgré l'invasion tardive du bouddhisme et le progrès d'une doctrine analogue, la religion du Tao. Les Chinois attachés au culte des ancêtres et à une sorte de symbolisme spiritiste du Ciel, delà Terre, des éléments, se tinrent à l'écart de tout mysticisme et de la haute spéculation. Ils se représentèrent le monde et la vie sous la notion du Bien. Laissant de côté des fables de peu d'intérêt, sans système, et d'ailleurs médiocrement anciennes, on peut dire que ce fut là toute leur cosmogonie. Aucune autre n'est satisfaisante pour la raison pratique. Il est vrai que ce concept appelle aussi l'analyse. D'autres en auraient peut-être cherché les rapports avec les différents éléments de la connaissance, et se seraient efforcés de rendre un compte rationnel de l'existence corrélative du mal. Les Lettrés de la Chine ne l'ont pas fait.
Avant la séparation des Arya-Hindous et des Iraniens, ceux-ci paraissent avoir déjà embrassé une doctrine opposée à celle qui, en germe dans l'esprit de leurs frères, devait régner plus tard dans les plaines de l'Inde. La fascination de l'unité entraînait les tribus destinées à s'avancer vers" le Sud, et le temps allait
venir où leur vaste mythologie se subordonnerait au système du panthéisme, de l'émanation et des métempsycoses. Au contraire, les tribus appelées à dominer un jour sur l'Asie occidentale et même un temps sur l'Egypte, et qui menacèrent la Grèce s'attachaient à l'idée dualiste et la formulaient en religion. Toutes les forces de la pensée et de la foi se tendaient chez eux sur le problème du mal. Ce fut, au moins à l'origine, une grande expansion d'énergie morale. Tandis que l'esprit panthéiste allait à faire du mal la forme de l'existence, un rêve fatal de l'être unique, le dualisme le cantonnait hardiment dans une sphère propre dès l'origine des choses, et toutefois inférieure. La loi religieuse était de le combattre à l'aide de toutes les vertus humaines et divines, pour finalement l'anéantir. Le but suprême était la vie bienheureuse, la vie consciente et non le nirvana. On la posait comme la volonté supérieure du Grand Être Intelligent, au premier instant, et comme la fin dernière et réelle de la création. Le principe de personnification externe du bien et du mal, des vertus et des vices, l'angélologie ou la démonologie, en un mot, tenaient une place excessive dans cette doctrine, qui d'ailleurs ne pouvait guère se produire autrement, avec les précédents mythologiques de la race aryenne. De là sans doute ses dangers, sa faiblesse et la cause immanente de sa dissolution. C'est aussi la raison qui rendit la religion mazdéenne et celles qui, dans la suite, s'en inspirèrent, les juifs et les chrétiens, plus aptes à dogmatiser sur le mal moral, exclusivement relatif à des personnes, tant naturelles que surnaturelles, qu'à fournir une conception cosmogonique générale. Aussi, je ne cite maintenant la doctrine dualiste que pour noter l'esprit qui la porta à se représenter le monde sous l'empire primitif et définitif du Bien, nonobstant l'invasion soudaine et durable, mais d'avance condamnée du Mal, et à faire de la lutte morale l'honneur et le devoir de la vie par opposition à la sainteté torpide de l'ascétisme indien.
La même justice est à rendre aux religions de l'Egypte, que nous commençons aussi à mieux connaître. Malgré Tadoration des grandes forces ou substances naturelles personnifiées, et malgré la croyance à la transmigration des âmes, les Egyptiens ne formulèrent point un panthéisme qui anéantit l'individualité. Tout en identifiant, d'une part, la divinité avec la nature, mais divisée et personnifiée, de l'autre, la divinité avec l'homme, en l'état de salut de ce dernier, ils envisagèrent éminemment, dans le monde, l'âme, la personne, et, dans l'histoire du monde, l'ordre, la vie et le progrès des personnes, à travers des métamorphoses. Le dualisme et la lutte contre le mal furent à leurs yeux les principes de manifestation et de succession des formes, sans que l'existence leur parût jamais n'être dans son fond que l'illusion produite au sein d'une essence représentative unique. Le Mal s'était posé contre le Bien dans une primitive révolte et avait été vaincu. Il devait être vaincu encore à chacune de ses grandes apparitions, et il pouvait l'être individuellement par chaque âme, à chaque épreuve, avec l'aide et l'exemple des dieux sauveurs dont l'imitation était le précepte religieux par excellence.
Ainsi, confondre le mal avec le bien, autant que la conscience le souffre, en regardant la vie unique et divine comme un jeu de formes instables et au fond illusoires, et chercher dans l'ascétisme, puis dans l'anéantissement de la pensée, un remède à ce mal inhérent à l'existence; ou bien, faire deux domaines séparés du bien et du mal, les attacher à des existences personnelles distinctes, mais alors sans expliquer la production de l'une et la tolérance ou la faiblesse de l'autre; détourner les yeux peu à peu du problème trop profond et trop général du mal physique, les reporter sur celui du mal moral, et tendre à n'opposer aux difficultés de la double question que les notions de liberté, d'épreuve et de punition, dans le monde entier
comme dans l'homme, telles sont en résumé les doctrines de morale religieuse que nous offrent l'Inde, la Perse, l'Egypte, enfin les Hébreux, et plus tard l'Europe chrétienne.
La Grèce n'a point eu de dogme arrêté. Le dualisme, provenu originairement chez elle du grand mythe des luttes atmosphériques, s'est développé sans doute chez ses poètes, s'est lié à des concepts cosriiogoniques et a pris un sens moral; mais on ne saurait dire qu'il soit sorti de là d'autre théorie du bien et du mal que celle qui présente l'ordre actuel du monde comme dû à la victoire des Dieux sur les puissances perturbatrices. Ni les règnes successifs d'Ouranos, de Cronos, et de Zeus, ni la damnation des Titans, ni la fable spirituelle de Pandora avec la doctrine des âges^ ne montrent une préoccupation du problème du mal comparable à celle qui nous frappe en Orient et en Egypte ; et même le beau mythe de Prométheus, sous la forme que le génie hellénique lui a donnée, déplace les rôles et renverse les idées ordinaires sur les hommes et les dieux, en présentant le bienfaiteur du genre humain comme l'innocente victime de la jalousie du dieu qui tient l'empire. Ce qui distingue incontestablement les Grecs entre tous les peuples anciens, c'est l'idée vigoureuse qu'ils se sont formée de l'humanité, de son droit et de sa beauté, jusqu'à faire de l'homme l'égal du dieu parla conscience, et du dieu le semblable de l'homme par la passion et par les formes physiques, sans croire l'abaisser; c'est ensuite la conception du monde sous l'aspect essentiel de l'harmonie et des lois. En ce dernier point, l'esprit de la Grèce rappelle l'esprit propre de la Chine, que j'ai déjà signalé, mais le surpasse en précision et en portée scientifique. A l'égard du premier, la Chine a toujours ignoré le droit; c'est la Grèce qui a, pour ainsi dire, fait don du droit et de la liberté à toutes les nations qui les ont connus. Or, il est résulté, de ce double caractère de l'hellénisme, que nul peuple ne fut moins apte que les
Grecs à formuler une doctrine générale du mal, à se pénétrer de ces sentiments tristes et profonds que d'autres ont éprouvés à l'aspect des misères de l'homme et de la nature, et sur lesquels ils ont dogmatisé.
L'inaptitude dont je parle est toute relative à d'anciennes religions qui sont des produits spontanés de l'âme. Mais la réflexion et la philosophie ne manquent pas d'amener chez quelques hommes, et pour le peuple lui-même, à la longue, des questions et des théories dont on ne sentait pas le besoin à l'origine. En ce sens, la Grèce a spéculé, on le sait, plus qu'aucune autre nation, et non seulement la spéculation lui a rendu le problème du mal dans sa profondeur, mais encore ses philosophes ont été plus d'une fois conduits à donner de ce problème des solutions analogues à celles des religions de l'Orient. Je ne rappelle pas ici le système des métempsycoses, auquel on pourrait supposer une origine étrangère; mais, il ne faut qu'une médiocre habitude des rapprochements historiques et métaphysiques pour retrouver dans les dogmes obscurs et tristes d'Heraclite, dans ceux d'Empédocle, dans l'école d'Elée, plus tard chez les néoplatoniciens qui fondèrent presque une religion, la pensée fondamentale du brahmanisme et jusqu'à ses tendances bouddhiques. Au reste, cette pensée ne fut pas moins sensible, après bien des siècles, dans le spinosisme, et même dans le système de Hegel, malgré le renouvellement des formes et des méthodes et le déguisement plus ou moins involontaire des conséquences morales des doctrines métaphysiques.
Laissons maintenant les explications religieuses de la présence du mal dans le monde, et celles aussi qui y font retour de la philosophie par le mysticisme. Consultons les philosophes les plus remarquables par le rationalisme de la méthode, en Grèce d'abord, et voyons quelles lumières ils nous apportent.
Le sujet n'est pas si abondant qu'il le paraît. Du moins
il faut le plus souvent se contenter d'indications et de tendances. Les plus nettes sont celles des pythagoriciens, école d'esprit très hellénique, bien qu'elle ait orientalisé en certaines choses. Ils considéraient le monde comme un ordre en voie de foTmation, un progrès vers le bien. La limite et le nombre étaient à leurs yeux les caractères de cette perfection ^i/îte, qui réside dans l'harmonie. Quant à V infini ils l'assimilaient au mal, ainsi que nous l'apprend Aristote qui les loue. C'était dire que le mal occupe la sphère de tout ce qui est indistinct, chaotique, sans bornes, sans pondération, sans définition et sans règles (termes équivalents), au lieu que le bien se réalise partout oii s'établit un ordre. Le problème cosmogonique était donc résolu par la thèse d'un progrès cosmique. L'origine des choses devait être placée, non dans la perfection ou le Bien . comme elle l'a été par la plupart des écoles morales, mais plutôt dans le mal, c'est-à-dire dans l'imperfection, croissante avec la série régressive des âges. Ce dernier dogme est rapporté formellement aux pythagoriciens par les autorités anciennes les plus sérieuses, et nous montre à quelles antiquités peuvent remonter des opinions que nous croyons quelquefois nouvelles. Au reste, leur thèse du progrès universel est toute spéculative, entièrement dénuée de preuves rationnelles. Leurs définitions du bien et du mal sont beaucoup plus remarquables, et les théologiens ou philosophes infinitistes gagneraient à les méditer. Je trouve seulement que le rôle et la nature du mal physique dans le monde n'y ressortent que sous un jour un peu affaibli. Mais que nous diront de mieux les autres écoles ?
Aristote et Platon, Platon malgré sa sympathie déclarée pour les idées de l'Orient qu'il ne connaissait pas encore assez pour en craindre l'invasion, conçoivent le monde et l'humanité sous la notion directrice du Bien. Ils ne condamnent point les passions et n'ont pas le moindre penchant à l'extase. L'exemple de Socrate leur
maître les dispose à donner à leurs travaux une forme analytique, souvent même toute psychologique, plutôt qu'à construire des systèmes rigoureusement arrêtés. Quand ils cèdent à la tentation de dogmatiser, ils font du Bien le principe cosmique, cause génératrice des idées qui déterminent toutes choses (Platon), ou cause finale des actes dans la nature et dans l'homme (Aristote). Ni l'un ni l'autre n'a eu de théorie du mal en général. Mais c'est visiblement sur ce point que le sentiment des problèmes restés sans solution portait Platon à l'orientalisme. La preuve nous en est restée dans ces mythes demi-sérieux, demi-poétiques, mélanges si bien réussis d'inclination à croire et de liberté d'esprit, qui tranchent d'une manière charmante sur la dialectique serrée des dialogues.
Avec les stoïciens nous vient une doctrine plus vaste et plus développée. Il n'y a rien à dire ici de la cosmogonie épicurienne, si ce n'est qu'elle donnait tout au hasard et rapportait l'ordre du monde à des rencontres; fortuites. Le mal, dans ce système, était l'ennemi dont, il fallait chercher à se garantir par la prudence en toutes, choses, par la tempérance dans le plaisir, mais dont on^ n'avait point à demander la raison, car on devait plutôt, s'étonner de ce que ce mal n'était pas plus grand, ou de; ce que quelque chose de bon pouvait être sorti du jeu des atomes. On invoquait l'infini du hasard et du temps pour lever cet étonnement naturel. Le stoïcisme, au contraire, se fit une juste idée de l'importance de la donnée des lois dans l'univers. Il les accepta et le^ résuma toutes dans un ordre souverain qu'il appela la Divine Providence. Il n'attribua pas pour cela le gouvernement général du monde à une personne, mais se le représenta plutôt sous la notion d'une loi universelle, enchaînant tous les phénomènes par une nécessité rigoureuse. Seulement, la loi était confondue avec la réalité vivante, dans laquelle on distinguait, par une sorte d'abstraction, on dirait presque pour le discours.
une masse ou matière animée, et une force, un esprit, un feu vivificateur. Quand le stoïcisme entreprend de scruter l'origine des choses, c'est pour n'aller guère au delà du grand fait de la nature, interprété dans l'esprit panthéiste, puisqu'il ne saurait accorder une existence distincte à ce Logos séminal en qui germent et se développent, suivant lui, les semences et idées de toutes choses et les raisons de leurs rapports. Il divinise donc la nature. Sans se décourager à la vue des ombres ou des misères qu'il voudrait bien nier, ou se cuirassant pour y être insensible, il fait à l'homme, au sage, qui seul est vraiment digne du nom d'homme, un devoir de conformer son intention et sa vie à cet ordre des choses, la Raison même, et de se tendre d'un ferme effort pour s'élever à la liberté en s'identifiant avec la loi souveraine.
Nous retrouverons ailleurs la morale des stoïciens, la religion des stoïciens, car c'en fut réellement une à un certain moment de l'histoire. Quant à la question qui nous occupe, on voit que leur cosmothéorie ne l'élucide point. Nier le mal n'est pas l'expliquer. Mais nous devons être frappés de l'énergie que met cette doctrine à consacrer la réalité et la noblesse du monde des phénomènes, condamné ou avili par d'autres religions et d'autres philosophies.
Les philosophes modernes, plus que les anciens, se sont posé le problème du mal sous une forme nette et singulièrement osée. Il s'agissait pour eux d'en justifier l'origine. C'est que la philosophie subissait l'influence d'une doctrine théologique nouvelle, rattachée aux Ecritures des Hébreux. Au-dessus de la nature, on assignait l'auteur unique de la nature, et celui-ci dès lors était moralement responsable de son œuvre devant l'homme, qui lui en demandait compte au nom des lois de justice et de bonté communes à l'un et à l'autre. Lorsque le Grec Anaxagore imaginait ce qu'il nommait