Préface de la IV<^ partie de V Éthique
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est resté le maître des dogmes, si ce n'est des sentiments, dans le panthéisme de nos jours. Nul de ceux qu'il aurait le droit d'appeler les siens ne l'a égalé en profondeur, et nul en franchise.
Leibniz a complètement renouvelé l'idée de la nature, et par suite les termes du problème du mal physique. Il était fort inutile qu'il s'arrêtât, comme il l'a fait, à éclaircir la notion de privation, qu'il trouvait reçue en métaphysique. Il s'est même trompé en voulant l'expliquer par une comparaison : celle du défaut de réceptivité pour le bien, chez les créatures, vis-à-vis de Dieu, avec la prétendue inertie naturelle qui rendrait les corps inégalement aptes à recevoir une même impulsion. Cette force d'inertie, dûment réfutée, a depuis disparu de la science. N'était-ce pas dire assez, à cet égard, que de poser les êtres limités naturellement, ou par la nature de la créature qui ne peut jamais être qu'inégale au créateur ? Mais le désir de complaire à l'autorité théologique a pu porter le philosophe à sortir ici du rationalisme. Ce même désir, renforcé par un goût très vif pour la conciliation en toutes choses (trait caractéristique d'un homme à spéculations si hardies d'ailleurs), lui fit donner à son admirable doctrine de l'harmonie préétablie une enveloppe bizarre, sous laquelle elle est restée incomprise et l'est encore pour tant de philosophes, et à l'optimisme, une autre de ses inventions, des formules vouées d'avance au ridicule.
L'idée nouvelle était la perfectibilité substituée à l'impossible perfection. C'était la voie des destinées ouverte à tous les êtres, au moins à ceux, dont les sensations, les sentiments et les douleurs doivent intéresser l'homme le moins disposé à suivre Leibniz dans la descente infinie de l'échelle des monades. Cette conception noble et féconde put emprunter aux sciences des formes rationnelles, bien éloignées des imaginations puériles de l'Orient. Elle anima et moralisa la nature, sans la déguiser en la jetant dans l'indigne carnaval des
métempsycoses. Ensevelie trop longtemps dans la poussière des écoles, 'on peut dire qu'elle rayonne aujourd'hui de toutes parts sur les esprits, et il est peu de systèmes où n'ait pénétré quelque chose de sa lumière. Malheureusement nous la voyons presque partout viciée, chez ceux qui s'en inspirent, par le déterminisme, par la doctrine d'un progrès fatal dont l'erreur et le mal seraient la condition et même les instruments. Cette réserve faite, examinons à quelles conclusions peut nous conduire la thèse du développement progressif de l'univers, et de l'existence des fins pour les êtres individuels, selon que nous écartons ou que nous recevons la doctrine de la création.
Dans le premier cas, cet ordre des destinées peut être l'objet de nos spéculations et de nog espérances sans nous entraîner dans ce que nous croirons alors être le problème insoluble des origines premières. Voulons-nous ne voir, dans le mal physique, qu'une limitation et des oppositions, douloureuses, il est vrai, mais inévitables suivant l'ordre unique de notre expérience, et dont paraissent inséparables nos impressions sensibles et nos représentations, dont les principales sont le plaisir et la peine .f^ Ce mal, cette limite nous paraîtra soumise à une loi de décroissance, liée au progrès des êtres naturels : et c'est le maximum d'ordre ou de bien possible, dès qu'il faut nécessairement que des bornes soient données. Au contraire, persistons-nous, malgré les déclarations des docteurs, à regarder comme un mal positif, inexplicable, l'espèce des limites que nous voyons établie en ce monde .^^ Alors, si le mal ne peut être justifié à nos yeux, il est condamné du moins : son exécution graduelle nous apparaît dans l'avenir; impuissants que nous sommes, en conscience, à prononcer que l'ordre des choses est un tempérament de santé parfaite ou la meilleure possible, nous nous retranchons dans la promesse que nous aimons à nous faire de la guérison future de ses maladies.
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Tel serait le véritable optimisme, dégagé de toute hypothèse religieuse particulière. C'est une foi et une espérance. C'est aussi une doctrine, dont nous pouvons poser les principes, quoique nous ne puissions les appliquer avec une précision et une conformité à l'expérience qui supposeraient une science plus avancée.
Dans le second cas, c'est-à-dire si nous admettons la création, et si nous envisageons le commencement du monde au même instant que celui de la pensée et de l'acte du Créateur, supposé souverainement intelligent et bon, concevant ce monde et le voulant, la question morale de la théodicée se lève devant nous, et il ne nous est point possible de la résoudre et de justifier le Créateur, autrement qu'en posant, à cette même origine, la liberté de la créature, et qu'en faisant du mal physique une dépendance du mal moral, — du péché.
Leibniz ne l'entendit pas ainsi : sa liberté n'était pas une liberté réelle, ni peut-»être au fond, sa création une, création réelle; dans l'illusion qu'il se faisait, à l'exemple des autres philosophes, de donner à sa conception du monde un fondement de raison pure, sans nul appel à la croyance, il s'efforça de démontrer que le monde, dont il traçait le plan général par la combinaison des idées de privation nécessaire et de perfectibilité indéfinie, devait être le meilleur des mondes possibles, étant celui dont l'idée avait dû être réalisée à l'exclusion de celles des autres mondes en nombre infini, présentes à la pensée du Créateur tout-puissant et très bon au moment de la création. Mais cependant il admettait la nécessité morale des actes humains quelconques, et s'enlevait par là tout moyen de justifier le plan du monde, même en ce qui concerne le mal moral. Le crime, prévu, préordonné par Dieu, devenait, en dépit de toutes les svibtilités, une partie intégrante du meilleur des mondes. L'humanité violée et ensanglantée de ses propres mains était dans l'ordre et dans le bien, seulement avec quelque limite l Quant au mal physique, la
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conscience était tenue d'accepter à titre de faî^ts invincibles, et même essentiellement bons, toujours avec quelque limite, les terribles lois naturelles qui basent la vie sur la douleur et sur la mort. Le Créateur n'avait pu combiner rien de mieux, la métaphysique devait se dire satisfaite. Mais, avec moins de doctrine, on s'étonnait, comme Voltaire, que le meilleur des mondes fût un monde qui n'est pas bon, et aussi que de tous les mondes possibles, celui-là fût le seul à n'être pas un monde réellement impossible.
Kant trouva sur les pas de sa critique, entre autres dogmatismes, cette théodicée délayée par des disciples et affaiblie par l'éclectisme professoral. Il constata aVec sa rigueur ordinaire l'incompatibilité entre les perfections de Dieu créateur et gouverneur, telles que les conçoit la théologie, et l'existence du mal, quelle qu'en soit l'origine. Il reconnut l'impuissance de la raison et de l'expérience à fournir la justification de Dieu, c'est-à-dire à nous représenter le monde comme l'application d'un plan divin. Il maintint toutefois la croyance en un ordre dominant de justice et de bonté, dont l'avenir peut réserver la confirmation à nos espérances. C'est même dans le sens de l'incompréhensibilité avouée, jointe à la persistance de la foi, qu'il essaya d'interpréter l'admirable poème de Job, se rapprochant en cela de la plupart des théologiens modernes qui se résignent d'ordinaire à n'avoir d'autre refuge en ces matières que l'insondable volonté suprême. Du moins ainsi la raison demeure sauve ; l'esprit ne s'épuise pas sans fruit, et la moralité ne s'énerve pas à vouloir concilier des inconciliables. Surtout, comme le dit Kant, le croyant de Dieu ne ment pas à Dieu : il ne feint pas de voir sa justice éclater dans l'ordre sensiblement injuste des phénomènes. (^Sur la vanité de toutes les tentatives philosophiques en théodicée.)
Ce reproche d'hypocrisie, que ne mérite point le criticisme, et que n'encourt plus guère une doctrine catho-