‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 148 sur 194 · LES DERNIÈRES TENTATIVES EN THÉODICÉE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES TENTATIVES EN THÉODICÉE

lique abaissée, remplaçant par des adorations mythologiques ses anciens efforts pour l'explication de l'œuvre de Dieu, ils ne le méritaient pas non plus, en leur temps, les Hobbes ou les Pascal, quand ils substituaient durement à la justice la force ou la volonté; mais il ne doit pas être épargné aux successeurs de Kant, auteurs d'une espèce d'optimisme moins naturel et moins intelligible que l'ancien, où la loi historique prend la place de Dieu, la fatalité celle de la justice et de la bonté, et où l'injustice des faits, plus criante que jamais, se marque parle sacrifice entier et constant de l'individu à la loi. La Philosophie de l'idée, la Philosophie de la nature et la Philosophie de l'histoire de Hegel ne sont au fond qu'une reproduction du panthéisme réaliste des théologiens, mutatis mutandis, avec un parti pris plus déclaré de trouver que tout est bien, sans liberté réelle dans le monde, que tout est nécessaire, et tout compréhensible et clair; et avec un degré d'inanité de plus dans le système, à cause de l'abandon plus complet du principe de la personnalité divine.

De là est descendue cette sophistique, si répandue maintenant, qui nous répète à satiété et partout que le bien et le mal sont des moments corrélatifs d'un même développement; que le fait, quand il est général, est ce qui justifie; que le progrès change le bien en mal et se fonde sur le mal, qui est un simple moment du bien; que la fin, une fin universelle inconnue, hypothétique, chimérique, nulle en tout cas pour les individus, qui n'auront jamais rien à prétendre, projette une sanctification anticipée sur le passé et le présent ses moyens éternels et ses facteurs nécessaires. C'est donc encore un optimisme, mais abaissé, dégradé, n'échappant aux contradictions de l'ancien que dans la mesure où il rend son propre idéal plus court, plus pauvre ou plus obscur et ses aspirations plus confuses. Le ridicule qui l'atteignit sous sa première forme et contribua tant à le ruiner, le menace déjà sous la nouvelle, car l'emphase doctrinale

de ses adeptes, leur satisfaction béate, et les mécomptes que ne leur ménagent pas les événements les font paraître moins sérieux de jour en jour.

Une école tout opposée à la prétendue école historique^ puisque son fondateur procéda par une méthode que luimême qualifiait d'écart absolu, aurait jeté plus d'intérêt sur un sujet approchant de celui de l'ancienne théodicée, si elle avait plus soigneusement étudié et formulé les bases de ses croyances. Elle fut au moins mieux inspirée que sa rivale, lorsque, sans remonter à l'absolu de la cause, ou descendre à celui de la fin, elle donna ce double nom : Justice et Mathématiques à un dieu réel et personnel, abordable pour l'entendement ; qu'elle attribua le libre arbitre à l'homme, et cela si sérieusement que les vues harmoniques de la Providence sur la société humaine en pussent ressentir des troubles profonds ; et qu'elle se représenta les phénomènes de tous ordres comme savamment liés, balancés, équilibrés, dans tout ce qui est hors d'atteinte de la liberté, la nature comme une suite de périodes de croissance et de déclin, de mort et de renaissance, l'humanité, enfin, comme appelée alternativement et pour chacun de ses membres à se développer dans deux milieux et sous deux formes. Ce système, trop peu remarqué et maintenant oublié, explique le mal moral par les déviations libres de la volonté, le mal physique, au moins en partie, par celles que les destinées générales et particulières subissent en conséquence de l'exercice de ce libre arbitre, une harmonie se trouvant préordonnée entre les séries de créations, même entre les lois physiques de chaque planète, à chaque principale époque, et l'état de justice et d'ordre ovi ses habitants ont su s'élever.

De telles vues sont assurément plus conformes que la doctrine du progrès indéfini fatal à tout ce que l'expérience et le sentiment de la moralité nous enseignent, l'une sur l'ordre matériel de la nature, et l'autre sur la responsabilité des agents libres. Mais on a reproché à

:^ LES DERNIERES i^N^ÂTIVES EîJ'.THKODIGÉE 257

leurs adhérents, et plus entîore a leur auteur, d'avoir voulu soumettre la raison, la réflexion, par conséquent la liberté, tout en la reconnaissant, et d'avoir sacrifié jusqu'à la notion du devoir, aux impulsions de l'instinct et de la passion, en un mot à V attraction considérée comme l'unique moteur de la destinée harmonique. C'était une erreur énorme, en effet, qui tenait à une psychologie vicieuse et singulièrement incomplète \ mais une erreur réparable, s'il est vrai qu'elle ne fût pas si liée qu'il le semblait d'abord au premier fondement de la conception.

On reproche aussi à Charles Fourier son utopie cosmique, les songes hardis et sans mesure qui lui ont fourni la révélation, non seulement du chiliasme humanitaire et de ses moindres propriétés et accessoires, mais même de l'ensemble des combinaisons numériques de tous les phénomènes et fonctions du globe terrestre et de l'univers, phénomènes et fonctions partout produits et multipliés selon l'exacte proportion voulue par l'harmonie. Ce pythagorisme d'un genre fort original et ce millénarisme philosophique sont malheureusement entachés par la méconnaissance du pouvoir modérateur interne de la conscience, et de la direction raisonnée des actes moraux. Les hommes y sont pour ainsi dire pris à l'état angélique ou naturellement impeccable, innocents et même objectivement bons, en harmonie, à quelques déterminations que les puissent porter des passions spontanées et une imagination dénuée de règle. Sur ce point, on est frappé de ce qui semble l'étalage d'une immoralité naïve. On le serait plus justement de l'oubli singulier des véritables conditions humaines et des plus simples données de la conscience empirique; et toutefois la thèse de la liberté a conduit Charles Fourier et son école à des vues d'histoire primitive supérieures en intérêt et en profondeur aux dogmes fastueux et vains

1. Voyez dans la Critique philosophique une étude sur le fouriérisme, t. XXIII, p. 209, 241, 321 et XXIV, p. 23 et 33.

des écoles du progrès fatal. Quant à l'harmonie préordonnée des phénomènes du monde à venir, à l'hypothèse des créations, adaptées, les unes aux périodes subversives, les autres à l'ère de l'humanité normale, et enfin, aux spéculations sur les deux vies individuelles, successives et alternante^, j'y vois des concepts de l'ordre religieux, ou, si l'on veut, mystiques, analogues à bien d'autres qui ne passèrent jamais pour risibles. L'habitude et l'autorité leur font seules défaut : l'habitude du public, l'autorité du prophète. Il est vrai que c'est beaucoup.

Au reste, ce système, quoique ne manquant pas ordinairement d'audace dans les problèmes, a l'avantage pratique de laisser de côté la question la plus générale du mal, ou des sources premières du désordre dans le monde, indépendamment des actes humains ^ Il se rapproche à sa manière, en cela, des religions prudentes de l'Occident, qui, depuis le livre de Job jusqu'aux modernes sermonnaires, développent leurs thèses sur le péché, la punition ou l'épreuve, touchent parfois délicatement à celle de la chute des anges, puis s'échappent de la justice dans la volonté, et puis dans l'incompréhensibilité de Dieu, mais enfin évitent de s'enquérir de la cause de la perversion apparente de l'univers tout entier, ou de l'opposition entre les lois physiologiques et les lois de la conscience morale.

La revue que nous venons de passer des doctrines destinées à I^claircissement de cette suprême anti-

1. Sans doute Ch. Fourier n'a pu faire autrement que d'apercevoir la présence dun élément perturbateur en général, et il lui a fait place jusqu'en harmonie sous le titre à' exception. Ceci rappelle la déclinaison des atomes, si célèbre chez Épicure, et qui expliquait tant de choses sans être expliquée d'aucune. Mais, si Ch. Fourier avait tourné ses méditations à comparer la vie éther-aromaic future, qui était son véritable idéal, avec la vie terraquée de notre globe, celleci, même harmonique, lui serait apparue comme une exception totale dans le bien. Alors le problème du mal se serait présenté à lui dans toute son étendue, si ce n'est encore dans sa sévérité.

Page 1