‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 152 sur 194 · Id., ihid., p · texte numérisé non relu

Id., ihid., p

2. Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés^ p. 90-94.

surdité l'objet même d'une telle entreprise.; il dit de Thypothèse qu'il a exposée, laquelle « n'admet un être organique que comme le produit d'un autre être organique, quoiqu'elle prétende dériver d'un même principe des êtres spécifiquement différents, comme si, par exemple, certains animaux aquatiques se transformaient peu à peu en animaux marécageux, et ensuite, après quelques générations, en animaux terrestres », il dit de cette hypothèse, qui conserve « la generatio unwoca dans le sens général du mot », qu' « elle n'est pas précisément absurde comme cette generatio œquivoca qui explique que la production d'un être organisé par le mécanisme de la matière brute et inorganique ^ » Le mécanisme dont Kant envisage l'hypothèse comme possible n'est donc pas celui de Haeckel, et tel qu'il soit, il y a plus, Kant en subordonne, comme on l'a vu, l'origine et, pour ainsi dire, le point d'attache inaccessible à un principe supérieur résidant dans le substratum intelligible de la nature.

Au reste, il importe d'observer que Kant, en réclamant l'existence d'un principe de finalité, au fondement de la nature, n'entend pas affirmer absolument que ce principe est un dessein^ mais seulement que le jugement humain ne saurait l'envisager que comme un dessein. C'est cette dernière assertion que Haeckel avait à réfuter, s'il le pouvait, au lieu de prétendre que Kant s'était montré « infidèle à sa propre manière de voir touchant le principe de la descendance ».

Le passage est curieux, et, rapproché d'un autre, à peu de pages d'intervalle, il est de ceux qui montrent la position singulière que prenait Kant par rapport à la question de la certitude. Après avoir déclaré qu'il est, de toute certitude, absurde d'espérer quelque nouveau Newton qui expliquerait par des principes purement mécaniques les êtres organisés et leur possibilité intérieure : « mais en revanche, il y aurait, ajoute-t-il, bien de la

1. Kant, Critique du jugement, p. 77 et note de la page 113. — Il est à remarquer encore, dans cette note, que, de l'hypothèse même à laquelle il se risque, qu'il appelle « un coup hardi de la raison », et dont il assure qu' « il y a peu de naturalistes, même parmi les plus savants, à qui elle n'ait quelquefois traversé l'esprit », de cette hypothèse il n€ pense, après tout, rien de plus que ceci : « quà en juger a priori^ par la seule raison, elle n'a rien de contradictoire » ; et il ajoute que u l'expérience n'en fournit aucun exemple »; qu'il n'y a pas d'exemple de changement d'espèce, <( si loin que puisse aller notre connaissance empirique de la nature ». Voilà une difficulté grave pour une science expérimentale; elle suffit pour prouver que Darwin n'est pas, comme le prétend Hœckel, ce Newton de l'histoire naturelle dont Kant a cru que la venue n'était point à espérer.

KA?ÏT ET LA DOCTRINE DE l'ÉVOLUTION 267

présomption à juger que, quand même nous pourrions pénétrer jusqu'au principe de la nature dans la spécification des lois universelles que nous connaissons, nous ne pourrions trouver un principe de la possibilité des êtres organisés qui nous dispensât d'en rapporter la production à un dessein ; car comment pouvonsnous savoir cela? — Les vraisemblances ne suffisent plus là où il s'agit de jugements de la raison pure. — Nous ne pouvons donc décider objectivement, soit d'une manière affirmative, soit ■d'une manière négative, la question de savoir s'il y a un être agissant d'après des fins, qui, comme cause (par conséquent comme auteur) du monde, serve de principe à ce que nous nommons avec raison des fins de la nature. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que si nous jugeons selon ce que notre propre nature nous permet d'apercevoir (conformément aux conditions et aux limites de notre propre raison) nous ne pouvons donner pour principe à la possibilité de ces fins de la nature qu'un être intelligent. Gela seul en effet est conforme à la maxime de notre Jugement réfléchissant, par conséquent subjectif, mais nécessairement inhérent à l'espèce humaine*. »

On peut trouver étrange que Kant déclare nécessairement inhérent à notre espèce un jugement nié par les philosophes matérialistes, de tout temps nombreux, qui, cependant, jugent tout aussi bien que d'autres, conformément aux conditions et aux limites de leur propre raison. Il ne lui est pas tellement inhérent à lui-même, ce jugement qu'il ne sache fort bien se dire que peutêtre il le trouverait démenti s'il pouvait pénétrer jusqu'à la puissance première de l'organisation; car comment saurait-il le contraire? Mais cela ne l'empêche pas de traiter de certainement absurdes les hypothèses et les espérances de l'école matérialiste; il prend pour les combattre une attitude qu'on dirait dogmatiquement^ déistique :

« Hume objecte à ceux qui se croient obligés d'admettre pour toutes ces fins de la nature un principe téléologique de Jugement, c'est-à-dire un entendement architectonique, qu'on pourrait leur demander avec raison comment un tel entendement est possible, c'est-à-dire comment peuvent se trouver ainsi réunies dans un être les diverses facultés et propriétés qui constituent la possibilité d'un entendement capable aussi d'exécuter ce qu'il a conçu. Mais cette objection est sans valeur; car la difficulté de concevoir la première pt*oduction d'une chose qui renferme des fins en elle-même, et qu'on ne peut concevoir qu'au moyen de ces fins, repose tout entière sur la question de savoir quel est dans

Page 1