LA PLURALITÉ : MOTIFS BIOLOGIQUES
réflexion doit dissiper le prestige dont les rêveries dogmatiques ont entouré l'idée de l'unité : au lieu de l'Un substantiel, simple et absolu, la critique place dans les fondements de la raison et du monde l'Un corrélatif du Multiple et, fait du Multiple et de l'Un, réunis et opposés, des conditions conjuguées de la représentation. Cette remarque n'est pas inutile non plus au point de vue pratique, parce que l'attrait de l'unité métaphysique peut contribuer quelquefois à porter les imaginations à réaliser de leur mieux d'autres unités au détriment de la liberté humaine.
Si nous considérons les sciences de l'organisation, la question de l'unité originaire d'une espèce dont les variétés diflèrent beaucoup les unes des autres dépend de ce qu'on regarde comme possible ou non une altération plus ou moins profonde des types de la génération sous des influences internes ou externes. Or, d'une part, la force conservatrice ou régénératrice des types spécifiques (lois de l'hérédité et de l'atavisme) n'est pas contestée, et c'est un point très important ; de l'autre, il est certain que le milieu, le régime et d'autres causes modifient ces mêmes types : dans l'état des connaissances, nul ne peut fixer les limites entre lesquelles une espèce varie, même dans des conditions qui ne s'écartent pas à l'excès de celles dont nous avons l'expérience, à plus forte raison dans de très différentes. Quoi qu'il en soit, remarquons ceci : Le biologiste qui se fait de la constance des espèces une idée prépondérante penchera aussi à nier l'unité primitive des races humaines, si d'ailleurs il n'est retenu par aucun motif étranger à la science. Au contraire, le partisan de la variabilité pourra croire à l'unité d'origine, mais il n'affirmera qu'une simple possibilité; son droit ne va pas plus loin. Mais ce n'est pas tout; il lui restera à se demander si des races que nous connaissons et qui existaient les mêmes il y a quatre ou cinq mille ans, comme le prouvent les peintures des monuments égyp-
tiens, ont été soumises avant cette époque et pendant un temps assez long à des conditions capables de les faire si gravement dévier du premier type, tandis que nous voyons aujourd'hui plusieurs siècles ne pas suffire pour amener un changement considérable chez les races nègres transplantées dans la zone tempérée, ou seulement chez la nation juive, bien moins caractérisée, répandue depuis si longtemps dans toutes les parties du globe.
Quant à la prétendue preuve de l'unité, qu'on pense obtenir en alléguant que des races susceptibles de s'unir pour la génération et de donner des produits eux-mêmes féconds appartiennent à une seule et même espèce, elle couvre généralement un sophisme. Si, en effet, nous voulons prendre l'énoncé qui précède pour une définition nominale de V espèce, il n'y a rien à dire, mais il reste à démontrer qu'une espèce, en ce sens, a dû nécessairement provenir d'un seul premier couple; et alors cela est contesté. Si, au contraire, on entend par espèce la suite et l'ensemble des êtres qui proviennent d'un seul premier couple, on est libre encore; seulement, on a la tâche d'établir que les races humaines descendent effectivement d'un couple unique et forment une espèce en
Enfin la multiplicité des premières familles humaines s'infère avec une assez grande probabilité des études de grammaire comparée, en ce que les langues ne se rapportent point à un type grammatical unique et ne sont nullement réductibles à un seul système primitif. Il est vrai que les philologues allemands, fidèles au goût exclusif de leur nation pour l'idée panthéistique du développement en toutes choses, ont voulu considérer le langage comme procédant du genre monosyllabique au genre des flexions, ou de ce qu'on pourrait appeler philosophiquement la grammaire de position à celle qui