LES ORIGINES PREMIERES ET MORALES
Il faut que le problème de l'origine de l'humanité soit entouré de bien singulières ténèbres pour que le monde entier, savants et ignorants, en tout temps, ait détourné les yeux de la moins invraisemblable des hypothèses à faire sur le matériel de cet événement, et qu'au premier moment où cette hypothèse a osé se risquer et paraître au grand jour, se trouvant appuyée par une théorie générale de la succession des espèces, l'un des auteurs originaux de la nouvelle théorie ait senti le besoin de la compléter, de lui emprunter à elle-même un moyen, un procédé pour atteindre le moral, et enfin n'ait pas craint de proposer, à cet effet, l'idée vraiment extraordinaire pour un homme de science, l'idée de faire de l'espèce humaine une création domestique, un produit de sélection et d'élevage, dû à l'art d'un ou de plusieurs êtres supérieurs. On ne saurait dire qu'une telle imagination ait passé sans aucun scandale, ou sans provoquer une sorte d'irritation chez les adeptes de l'évolution universelle et continue; mais on ne peut pas non jdIus prétendre qu'elle soit plus facile à réfuter qu'elle n'est facile à prouver, tant que les sélectionistes auxquels on la propose, restent incapables d'expliquer par sélection graduelle et voie de continuité les facultés spéciales de l'homme, aussi bien, d'ailleurs, que de rendre un compte scientifique de la manière dont les intervalles de classes et d'embranchements ont été franchis, et enfin de l'origine même de la vie.
Pour juger que l'hypothèse de l'origine physique de l'homme la moins invraisemblable est celle qui place sa conception première dans la matrice d'un animal, il ne faut que la comparer froidement avec les autres manières possibles de se représenter l'entrée de cet être dans la nature. L'opinion d'Agassiz, suivant laquelle tous les êtres organisés, « loin de devoir leur origine à l'action continue de causes physiques, ont successivement fait apparition sur la terre en vertu de l intervention immédiate du Créateur^ », cette opinion, en dehors de sa partie négative dont il n'y a rien à dire, a l'irrémissible tort de n'indiquer en aucune façon les voies naturelles que le Créateur a pu suivre pour faire apparaître l'homme sur la terre, et, en général, produire matériellement ce que le même savant nomme des « pensées divines exprimées dans la nature par les réalités vivantes ». L'intervention immédiate de Dieu implique la négation d'un principe revendiqué par toute philosophie naturelle : à savoir que l'action de Dieu sur le monde physique s'exerce par des lois générales, originellement établies, et qu'ainsi des phénomènes produits dans la nature doivent affecter la forme de phénomènes naturels. La pensée d'Agassiz ne nous mène donc pas plus loin, seulement c'est en termes abstraits, que ne fait, en termes symboliques et langage d'ancien temps, le récit de la formation plastique des animaux par les mains de Dieu, et d'une insufflation spéciale de sa bouche dans les narines de l'homme.
Cependant si nous excluons de nos hypothèses cette action immédiate de la divinité, sans nous résigner à faire sortir l'homme terrestre de l'animalité antérieure, nous n'avons plus le choix qu'entre des idées qui sont tout aussi peu scientifiques que la première : ou la suscitation sans précédents de l'homme adulte par
1. De l'espèce et de la classification en zoologie, traduction de l'anglais par Félix Vogeli, Paris, 1869, p. 218.
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raction de causes naturelles dont rien au monde ne nous offre actuellement les analogues ; ou le développement dans un milieu convenable de certains germes spécifiques dont les parents n'étaient pas antérieurement donnés, dont l'origine, qui serait alors à rechercher, poserait le même problème en le reculant, et qui devraient, contrairement à ce que nous voyons de l'espèce humaine et chez tous les animaux supérieurs, donner naissance en se développant dans un milieu tout physique à des individus en état de se suffire.
Le grand naturaliste que nous nommions tout à l'heure a été, dans les lignes principales de sa doctrine, le représentant de l'opposition à la philosophie de l'évolution; il en a combattu les deux principes essentiels : celui de l'unité comme celui de la continuité. Il devient tous les jours plus probable, dit-il, que « les espèces n'ont pas pris origine par couple unique, mais ont été créées avec un très grand nombre d'individus, dans les proportions numériques qui produisent l'harmonie naturelle entre les êtres organisés ». Les faits « nous obligent à écarter de la définition philosophique de l'espèce l'idée d'une communauté d'origine, et, conséquemment aussi, l'idée de la nécessité d'un lien généalogique... Ce qui en effet possède la réalité de l'existence, ce sont les individus, ce ne sont pas les espèces. Nous pouvons à la rigueur considérer les individus comme des représentants de l'espèce, mais ni un individu ni un nombre quelconque d'individus ne représente simplement l'espèce sans représenter aussi en même temps le genre, la famille, l'ordre, la classe et l'embranchement... L'espèce est une entité idéale aussi bien que le genre, que la famille, etc ou tout aussi réelle » ; les individus représentent dans la nature à la fois, également et pleinement, les caractères de tous ces groupes, mais ils <( existent véritablement d'une autre manière... ils sont les supports, pour le moment présent, non seulement des caractères spécifiques, mais encore de tous les traits
naturels au moyen desquels la vie animale se déploie dans toute sa diversité * ».
L'apparition simultanée de l'espèce et du multiple des individus dans l'espèce, Y harmonie naturelle entre les êtres organisés, avec des proportions numériques données, et la non nécessité dun lien généalogique entre les individus sont des idées qui n'ont peut-être pas encore été assez remarquées et qui sont dignes d'être méditées dans dans leur rapport avec celles d'une création e nihilo, c'est-à-dire d'un premier commencement; mais on est surpris qu'un penseur ait pu s'y trouver conduit et ne pas se sentir obligé, pour les admettre, de se figurer, de pouvoir se figurer d'une manière ou d'une autre, la possibilité d'une semblable production spontanée, au milieu d'un ordre de choses déjà établi, d'une nature déjà existante. Dans une création absolue ou d'origine première des phénomènes, l'incompréhensible est à sa place; il n'est pas seulement permis, il est logique et forcé ; mais là où il s'agit de phénomènes dans un ordre de choses établi, on est tenu de supposer, dans ce qui est, des moyens pour ce qui devient. Ne pouvant s'en figurer aucun d'applicable au cas de l'origine de l'humanité, quand on la rapporte à une « intervention immédiate du Créateur », il conviendrait de renoncer à l'immédiate té, ce qui d'ailleurs n'est point renoncer à l'action divine exercée par l'intermédiaire des lois.
Agassiz s'exprime en ces termes, dans un passage où il argumente en faveur de la multiplicité des types à toute époque, ou de l'existence simultanée des types les plus diversifiés sous des conditions identiques (fait en désaccord avec la doctrine des transmutations) : « Le terme de nos recherches quant à la reproduction et à la multiplication des animaux, c'est l'œuf, incontestablement. Nous savons que jamais il ne se forme d'œuf librement, mais que ce point de départ d'un être nouveau
1. Agassiz, De V espèce et de la classification^ p. 265-270, Voir cidessus, § IX, note C.
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est le produit d'un organisme spécial; c'est-à-dire qu'il suppose l'existence d'un parent. Notre science ne va pas au delà. Pour ce qui est du mode d'origine des êtres organisés, lors de leur apparition première , ... il semble naturel que la condition préalable nécessaire à la reproduction d'un nouvel être soit envisagée comme une des conditions préalables nécessaires à sa première apparition... S'il est incontestable que, pour la reproduction, un parent soit nécessaire à la production d'un œuf, jusqu'à ce qu'il ait été démontré que l'être primitif s'est formé autrement, je ne puis m'empêcher de m'arrêter, dans l'état actuel de nos connaissances, à l'idée d'un œuf primitif ayant pour parent un acte de création ^ » Il faut se rappeler que cette explication d'Agassiz se rapporte à une époque de création partielle, non à l'acte créateur premier et absolu, et que ce savant n'admet point de dérivation, point de dépendance des êtres d'une époque de la nature par rapport à ceux de l'époque précédente, non plus qu'aucune mutabilité des espèces, au cours de chaque période". Il n'a pas fait attention que son raisonnement, qui suppose des conditions préalables à l'apparition première, comme il y en a à la reproduction, était un démenti donné implicitement à l'esprit de sa propre hypothèse. Les seules conditions préalables qu'il eût le droit d'envisager, c'était, non celles qui prêtent au Créateur un mode plutôt qu'un autre de créer, — et un mode, remarquons-le, qui, suivant tout ce qu'on sait, implique relation à des parents, dont l'existence, dans le cas de création, est exclue, — mais celles qui consistent dans la donnée antérieure des moyens de développement de l'œuf créé, et de la nourriture du jeune être sans parents. Or, précisément, il n'y a rien que nous puissions imaginer, à quelque époque que c'ait été de la nature, qui ait pu