‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 164 sur 194 · Id., ihid, p · texte numérisé non relu

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VICE DE l'opinion COMMUNE 305

ayant été l'objet véritable et le produit direct de la création, à justifier l'œuvre du Créateur. La théorie de la création évolutive et continue, qui fait d'un monde mauvais (siège de tout mal) la condition et le moyen des biens, ou moindres maux, qu'elle nous promet pour l'avenir, n'ofFense pas plus nos sentiments de justice et de bonté, que ne fait la théorie des créations successives, puisque le monde créé est des deux parts le même en résultat, l'homme se trouvant placé, quand il apparaît, dans un milieu brutal, en grande partie hostile, où la lutte pour la vie lui est imposée contre les animaux et contre ses semblables. La façon vulgaire d'entendre les récits de la Genèse pour les faire se prêter aux exigences de l'histoire naturelle, n'est pas plus satisfaisante pour nos sentiments moraux ; car en écartant simplement de ces récits ce qui est mythe ou symbole, on se met forcément en face de la même idée que dans les deux hypothèses scientifiques, c'est-à-dire qu'on suppose toujours la venue de l'homme sur la terre après qu'a été créée sans lui cette nature que nous connaissons, qui est un théâtre si mal préparé pour son activité honnête et pacifique. Après cela vient le /)ec/ie originel, selon la même interprétation, mais le péché précédé du règne moralement inexplicable du mal physique. Le récit mythique du séjour paradisiaque et de l'état d'innocence des premiers êtres avait du moins cette supériorité idéale, qu'il nous permettait de nous transporter en imagination, encore que sans nous rendre compte des conditions d'une telle possibilité, dans un état de choses où le mal n'avait place sous aucune forme dans le monde externe, parce qu'il n'en avait aucune encore dans la conscience.

Le naturaliste est par grâce d'état, comme l'est aussi très généralement le poète, un admirateur du monde merveilleux qui lui est donné à contempler; le sentiment esthétique altère un peu chez lui le sentiment moral. Darwin, écrivant les dernières lignes de son

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ouvrage capital, exprime avec confiance l'idée que ce monde où règne la loi du struggle for life est, à cause du résultat, qui est la production d'une infinité de formes vivantes en partant d'une seule ou de quelquesunes seulement, la digne œuvre du Créateur. Agassiz, qui entend tout autrement que Darwin la méthode de la création, est en extase devant la conception des espèces, genres, familles, ordres, classes, embranchements, toutes coupes naturelles « instituées par l'Intelligence divine comme les catégories de sa pensée » ; il tient pour un (( système parfait », et une « admirable harmonie )) l'ensemble de ces « catégories d'existence », œuvre d'un esprit qui les institue (( avec réflexion et de propos délibéré »; il va enfin jusqu'à demander si nous ne devons pas (( regarder ce concert spirituel, que forme la combinaison des mondes et de tous leurs habitants en présence du Créateur, comme la plus haute conception possible d'un paradis ^ » ? Ce dernier trait est vraiment extraordinaire.

Le philosophe qui a pour idéal la justice et la bonté ne saurait accepter pour le vrai plan divin du monde un ordre des êtres et de leurs relations qui nous présente Dieu comme le créateur de la chose même qui a été la divinité monstrueuse des pires des religions, la grande nature qui se dévore incessamment elle-même et, ne produisant que des êtres éphémères qu'elle dévore aussitôt, n'est, au fond, pour tous que l'illusion universelle, la grande Maïa de l'Inde. Agassiz, il est vrai, n'est point un panthéiste, mais bien un croyant déclaré de l'existence des essences individuelles, et de l'immortalité même des animaux ^ ; mais le plan du monde qu'il imagine ne laisse pas de comporter le renouvellement intégral et l'entière destruction des espèces existantes à chacune des révolutions du globe, et l'emploi du procédé, destructeur aussi, qui consiste à composer des espèces

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