‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 171 sur 194 · ÉTAT DU MONDE MATERIEL · texte numérisé non relu

ÉTAT DU MONDE MATERIEL

refroidissement aux combinaisons chimiques sous lesquelles ils sont redevenus aptes à former les organes de la vie végétale et animale .

Les mouvements de translation rapide de ces masses, les impulsions rectilignes avec lesquelles il faut que la force de la gravitation se compose pour faire décrire aux mobiles des courbes semblables aux sections d'un cône ; d'une autre part, leurs mouvements de rotation, qui, grâce à l'action de la force centrifuge, peuvent les diviser en plusieurs autres, ainsi que les astronomes l'expliquent en leurs hypothèses sur la formation des planètes et des satellites \ tous ces mouvements sont inexplicables pour les partisans de la nébuleuse comme point de départ absolu des formes de l'Univers. Ils ne peuvent, en effet, définir la composition première de la matière, état initial pour l'évolution, ni comme homogène, ni comme autre qu'homogène. Homogène, avec toutes ses parties en équilibre, elle y fût toujours demeurée; non homogène, avec des parties mues diversement, il faudrait elle-même l'expliquer, expliquer comment les mouvements ci-dessus ou leurs causes ont pu constituer un état vraiment initial sans un acte de création. Rien n'est plus inintelligible. C'est ainsi qu'on est forcé de rejeter l'idée de commencement et d'imaginer sans raison l'éternité du monde partagée en une infinité d'accès périodiques de génération et de destruction : sans raison, je veux dire sans aucune possibilité de concevoir la puissance de toute la série ordonnée des phénomènes du monde, soit à chaque recommencement de ces phénomènes, soit en dehors de tous.

Mais, dans notre hypothèse, qui rend compte de cette puissance par un acte premier, un acte créateur, et qui prend pour commencement du présent monde la dissolution du monde créé, les mouvements de translation et de rotation s'expliquent d'eux-mêmes et sans autres

1. Voir ci-dessus, p. 150 et suiv. et les notes du § viii sui^ les hypothèses cosmogoniques.

recours qu'aux principes généraux de la mécanique. En effet, nous ne savons pas comment succédèrent aux mouvements que comportait l'état primitif et organisé des choses, ceux qui constituent notre mécanique céleste, mais voici ce que nous savons : (( Quel que soit le nombre des impulsions différentes qu'un corps ait pu recevoir en tant de points et suivant telles directions qu'on voudra dans l'espace, on a démontré que ces forces sont toujours réductibles à une seule, appliquée au centre de gravité de ce corps, et qui en transporte également toutes les parties suivant des directions parallèles, et à un seul couple ou moment qui fait tourner le corps autour de ce centre mobile. Le double mouvement qu'on observe dans la terre et dans les corps célestes est donc un phénomène naturel qui n'a besoin d'aucune explication, ni d'aucune hypothèse particulière, puisque c'est le mouvement le plus général de tous les corps qui se meuvent en vertu de forces ou impulsions quelconques ^ . »

Notre hypothèse nous donnant le droit de voir dans le monde actuel, à son origine, quelque chose de plus ressemblant au chaos des anciens qu'à la nébulosité homogène des modernes, on voit. que la formation des astres et l'établissement de la loi de leurs mouvements, quels qu'ils aient été en ce chaos, se passent d'explication, en vertu du principe précédent; et les phénomènes d'incandescence s'expliquent, nous l'avons dit, par les mouvements internes provenus des concentrations et des collisions.

Ce monde, après la chute, doit nécessairement faire partie du plan de la création dans la prévision divine, et en cela différer de ce que serait le pur monde mécanique

1. Voir Poinsot, Note sur le double mouvement de la Terre et des corps célestes, à la suite des Éléments de Statù/ue (5« édit., p. 374). Il faut lire en entier cette belle note sur un point qu'on dirait ignoré de tant d'auteurs préoccupés du besoin d'expliquer le double mouvejuent comme s'il s'agissait d'un cas particulier, non d'une loi universelle et rationnelle.

DIFFÉRENCES d'aVEG l'ÉVOLUTIONISME 337

issu du chaos par la loi mathématique de composition des mouvements. La différence est profonde, elle n'est rien de moins que la puissance des phénomènes de vie, de sensibilité et de conscience dont la fin dernière, voulue divinement, est la réintégration du bien sous les conditions nouvelles que la production du mal impose à l'univers et à toutes les créatures. Il nous reste à nous faire une idée de cette puissance ou de ses modes de passage à l'acte.

Il peut sembler que nous soyons ramené, après bien des détours, à l'hypothèse de l'évolution, que nous avons partout combattue. C'est donc l'évolution que nous chargerions de (( restaurer la Créature » par le moyen de la production spontanée et du développement progressif des êtres dont le commun germe, ou plutôt la pure puissance, posée par Dieu, hors de Dieu, après la chute, aurait été l'origine et le principe de la nature? L'énumération des différences profondes, radicales, qui séparent cette hypothèse^ de celle dont nous essayons ici de déterminer le point de vue, est ce qui peut nous aider le mieux maintenant à entrer dans le vrai sens de cette dernière.

1" La doctrine, celle qui se dit chrétienne, de l'évolution universelle prend le commencement de l'évolution pour l'acte même de la création, en tant qu'il se rapporte à la nature ; elle laisse indéterminée la créature première, et le monde à l'état virtuel. Au fond, l'union mystique avec Dieu, l'identification, puis la séparation, l'émanation sont ce qui répond à la pensée de quelques-uns. Pour d'autres, l'acte divin n'est que l'initiation du mouvement, après quoi tout se produit comme si l'univers sortait spontanément d'une matière féconde. Nous considérons, au contraire, une nature créée dans l'état de perfection, et la nature actuelle comme la suite de la

1. Voyez ci-dessus, § x, p. 276, l'esquisse de la doctrine de M. Ch. Secrétan.

nature primitive, et comme un effet de l'application de ses lois, après sa désorganisation, après la chute. Enfin nous définissons non (( la créature », non la « matière », ou (( la puissance », mais les êtres premiers, les êtres vivants, les êtres conscients, par des fonctions analogues, sous des conditions analogues, à tout ce dont nous avons la conception claire ou l'expérience.

2° Les idées de multiplicité des êtres, et d'individualité et de société nous viennent ainsi à la place de la notion abstraite etniétaphysicpie de l'unité primitive; le concept du (( péché » devient pratique et vivant, et prend nettement la forme de la violation de la loi morale, au lieu de rester mystérieux, ou symbolique, ou exclusivement représenté, comme il l'est ordinairement, sous l'aspect de la simple désobéissance à une loi édictée par la volonté divine.

3*" La puissance d'apparition et de développement des individus dans la nature n'est plus la manifestation d'une substance, le déploiement des multiples au sein de l'unité radicale, mais bien une loi qui préordonne la production des séries d'espèces en rapport avec les conditions externes de leur existence, et qui fait apparaître au moment voulu l'espèce humaine avec ses dons incomparables, en telle manière que ses membres soient des reviviscences des personnes dont l'assemblage constituait la société primitive. Ceci sera expliqué plus loin.

4° La doctrine de là continuité, étroitement alliée à celle de la nécessité ou déterminisme, est exclue par le principe des différences et des intervalles, regardé comme iPacteur aussi essentiel des rapports, en toutes nos comparaisons possibles, que son corrélatif le principe d'identité. Cette doctrine un fois écartée, il n'y a plus d'évo^ lution dans le sens attribué constamment à ce mot ; il y a une loi de changements par degrés discontinus, et de révolution à des moments critiques: loi qui suppose, quand on lui marque une fin de progrès, le préétablissement harmonique des conditions de la nature; loi

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