‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 172 sur 194 · QUESTIONS DE THÉODICÉE PROBLEMATIQUES · texte numérisé non relu

QUESTIONS DE THÉODICÉE PROBLEMATIQUES

dont l'esprit implique, au terme, ainsi qu'au point de départ de son application, l'existence des diversités, individus et espèces, au lieu de l'identité primitive et de la réintégration finale, absolue, en cette même identité.

La préordination des changements spécifiques en rapport avec les conditions de la nature, et en correspondance, lorsqu'il s'agit particulièrement de la production de rhumanité et des générations humaines, avec les individus de forme anthropique et personnelle qui ont été les membres de la société avant la chute, cette préordination soulève, il faut le reconnaître, des questions d'une difficulté extrême. Commençons par en écarter une dont nous avons le droit de laisser l'exploration aux sciences naturelles, et deux autres dont nous avouons ne connaître pas de solutions rigoureuses, dans notre hypothèse, mais sur lesquelles aucune doctrine théiste et aucune théodicée n'ont rien à dire de satisfaisant. Aussi sont-elles la force, qu'il serait puéril de nier, des doctrines purement naturalistes.

La question à laisser aux explorations d'histoire naturelle est celle des limites réelles des variations des êtres organisés, au cours d'une seule et même série généalogique, sans déroger à la loi commune de la succession des semblables dans l'hérédité physiologique et psychologique. Nous excluons seulement l'unité d'origine organique et la continuité des variations, hypothèses que nous combattons et pour lesquelles on revendique à tort le caractère scientifique.

Les questions ou qui semblent insolubles, ou dont les solutions les plus à notre portée répugnent au point de vue de la théodicée sont celles qu'on peut désigner brièvement en ces termes : i° Quelle est l'essence ultime des animaux du monde actuel .►^ Quelle est leur origine, quelle est la cause de la guerre universelle qu'ils se font.^^ 2° Gomment comprendre l'énorme déperdition de germes qui se fait dans la nature, et comment

l'accorder avec une doctrine de destinées individuelles et de conservation des individus ?

L'hypothèse de la chute ne saurait s'étendre directement jusqu'aux animaux sensibles, mais privés de la liberté, dont on peut imaginer la présence dans la création en son premier état. S'ils ont subi, sans raison les incriminant eux-mêmes, le sort qui leur est fait dans -ce monde où ils exercent la méchanceté sans pouvoir être dits méchants, et en sont victimes; ou encore s'ils n'ont commencé d'exister qu'après la chute, et qu'ils n'en soient pas l'elTet, mais bien d'une volonté du Créateur, la responsabilité de ce monde cruel est sur ce dernier. Si c'est pour la punition du (( pécheur » qu'il l'a condamné à revivre, après la mort issue du (( péché )), dans la compagnie de ces êtres aveugles, malfaisants, dont plusieurs nous donnent toutefois le spectacle de nos propres sentiments, des bons comme des mauvais, et à souffrir par eux, et à les faire souffrir, d'où vient que la même conscience qui a pu nous suggérer l'idée d'une telle sorte de justice pénale arrive en s'épurant à nous la rendre répugnante.^ Est-ce enfin que la vérité serait dans cette doctrine des métamorphoses et des métempsychoses qui a séduit tant de centaines de millions d'hommes de notre race, et qui conserve assez de puissance, en dépit des habitudes d'esprit contraires que nous devons aux traditions occidentales, pour que le plus grand de nos poètes ait puisé là son inspiration la plus sérieuse et la plus haute .^^ En ce cas, il faudrait hardiment dire que la création du monde animal est la création même de l'homme, de l'homme par lui-même, dans le péché ; qu'elle est la chute même ; que tous les êtres en sont provenus ; que tous et jusqu'aux moindres et aux plus infimes, depuis les dévorateurs de grande taille jusqu'aux plus misérables parasites, et aux parasites des parasites, sont des formes que les êtres libres se sont données dans une œuvre de corruption et de perversion de la nature, dont nous ne

QUESTIONS DE THÉODIGÉE PROBLEMATIQUES 341

pouvons esquisser que les traits généraux, en termes vagues. Car nous sommes incapables d'imaginer la portée ou la nature de la puissance que ces premiers êtres auraient exercée sur les forces naturelles, et de pénétrer la loi suivant laquelle leurs organismes, détachés de l'organisme universel, se seraient dégradés, en tant de formes diverses, effets et images de leurs passions employées à s'entre-détruire. Le plus grand vice de cette hypothèse, aux yeux de ceux qui se font une juste idée des possibles dans un problème si obscur, est sans doute sa noirceur, l'épouvantable idée qu'elle donne du séjour infernal auquel nous sommes condamnés, la peine qu'on a à la trouver conciliable avec la bonté suprême, à cause de l'horreur des chemins par lesquels l'auteur des lois de la nature aurait entendu que s'opérât ou la restauration ou l'anéantissement final de ses créatures. Et dans le fait on ne voit pas que la doctrine des métempsycoses se soit jamais alliée avec celle de la création; sa place naturelle est dans un système du monde moral où les êtres sont des âmes émanées de la substance universelle, et entraînées dans une circulation sans fin à travers toutes les formes corporelles que leurs passions et leurs actes leur valent successivement comme habitats.

Le mieux est donc de conclure sagement à l'ignorance sur la question de l'origine de l'animalité mauvaise. Nous en dirons autant, sans avoir besoin de nous y étendre, sur le vice étonnant de la création actuelle où l'on voit des multitudes de germes prodigués et perdus, tant d'intentions qui n'aboutissent pas, et de productions commencées qui ne vont point à leurs fins. Les forces perdues et les individus sacrifiés — sacrifiés poui^ d'apparents desseins qu'on trouve à leur tour déjoués finalement quand on les examine — sont un caractère frappant des choses de ce monde. Plusieurs admirent complaisamment la puissance de la Nature en cette prodigalité merveilleuse, mais ils ne sauraient prétendre qu'elle répond à leurs notions d'ordre et de con-

venance. Et ceux qui pensent que les véritables fins de l'homme ne sont pas à prendre (( ici-bas » doivent être eux-mêmes confondus, semble-t-il, quand, au défaut de ces fins terrestres, ils cherchent du moins sur la terre et en dehors de l'homme une bonne et sage économie de moyens pour un but intelligible de la nature.

J''ai dit que ces difficultés, dans l'accord cherché d'une théodicée et de l'univers selon notre expérience, étaient la force des systèmes naturalistes ; mais il importe d'ajouter maintenant qu'elles ne sauraient être, pour ces systèmes, des raisons de triompher, attendu qu'ils n'ont pas seulement, eux aussi, leurs difficultés propres, mais que les objections auxquelles ils sont sujets, le philosophe qui les embrasse ne peut s'en délivrer par le simple aveu de son ignorance ; il ne peut éviter de tomber, en un point, sur l'incompréhensible, autant ou plus profondément qu'en aucune autre doctrine, et, en un autre point, 'dans la contradiction.

Le parfait incompréhensible, c'est la production du supérieur par l'inférieur, c'est l'existence d'une loi en vertu de laquelle la vie et la pensée procéderaient de la non-vie et de la non-pensée, la conscience morale, de l'aveugle Inconscient, et cela sans qu'une semblable loi trouvât le moindre fondement en quelque chose à quoi les idées d'ordre et de développement se pussent rapporter. La contradiction, c'est celle du nombre infini actuel des phénomènes passés, supposition forcée dans ce recours à l'éternité du monde, à l'aide duquel on se fait l'illusion de résoudre le problème qu'on supprime, le problème des origines.

11 faut, pour envisager dans un esprit criticiste l'hypothèse que nous développons, renoncer à lui demander l'éclaircissement de cette partie si profondément obscure du lien qu'elle nous donne à concevoir entre les êtres du monde actuel (ou ce qu'on voit de leurs conditions de naissance et d'existence individuelle de ce monde)

Page 1