‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 173 sur 194 · NATURE ET DEFINITION DES GERMES ULTIMES · texte numérisé non relu

NATURE ET DEFINITION DES GERMES ULTIMES

et les êtres du monde primitif. Il faut se borner à poser ce rapport en sa plus grande généralité, et tel qu'il implique la solution, quoique demeurant inconnue, de cette question : Comment les êtres présents dérivent-ils de germes provenant des êtres avant la chute? Au reste, il est à remarquer que la difficulté, grave et troublante en ce qui concerne les animaux, ferait exactement le pendant, s'il ne s'agissait que de l'homme, de celle que soulève notre impuissance à répondre à cette autre question : Comment les corps des êtres présents déchus renferment-ils les germes des corps restaurés futurs? Mais à cette dernière, bien que sans y répondre précisément, satisfait un postulat de la raison pratique. A la première un postulat de la théodicée, dans la doctrine de la chute, peut donner également satisfaction. La possibilité d'une loi dont la croyance admet la donnée profonde n'est pas subordonnée à notre capacité d'en découvrir les moyens.

Ce que réclame le postulat de l'immortalité, ainsi pris dans un ordre renversé, c'est que les êtres conscients et libres aient été créés pour la durée, immortels encore après la chute; immortels, mais non pas indésorganisables. La désorganisation peut, selon ce que nous avons dit, être regardée comme le résultat, l'efPet de la chute dans la nature créée. Si la mort eût été définitive ou absolue, il faudrait que le Créateur n'eût pas fait entrer dans le plan du monde la prévision de la chute, ou qu'en cette prévision, il eût consenti dans sa pensée à l'anéantissement éventuel de son œuvre, au lieu d'ouvrir une voie de retour à ses créatures. Dans cette voie, qui est celle de la nature présente et qui crée un système d'épreuves pour les êtres renaissants, on peut admettre que, pour une partie d'entre eux, l'anéantissement soit la fin de l'épreuve, ainsi que l'entendent les'théologiens partisans de l'immortalité conditionnelle ; mais il n'a pas dû l'être pour tous après la chute, puisque, encore une fois, le plan e la création ne devait pas renfermer la possibilité de

la destructioQ des êtres dans le cas où, par l'exercice de leur liberté, ils arriveraient à ruiner l'organisme commun et leurs organes propres dans cet organisme. C'est donc une suite de notre hypothèse que des germes de ces individus, en tant que susceptibles de réorganisation sous certaines conditions, aient existé en eux et se soient conservés après la chute, à travers tous les phénomènes de la décomposition de l'univers, pour se développer dans des milieux j)lus favorables.

La notion de germe réclame ici une explication. Nous ne devons pas la considérer à un point de vue exclusivement physique. Toutefois, même à ce point de vue, il ne nous serait pas interdit d'admettre la possibilité de la conservation d'un germe matériel, c'est-à-dire d'un corps organisé imperceptible \ extrêmement petit, soustrait par ses dimensions, que nous pouvons supposer réduites autant qu'il serait nécessaire, à l'action destructive des plus hautes températures, et ne laissant pas de contenir ces propriétés virtuelles de développement pour une fin qui répondent à la seule idée philosophique que nous puissions nous former d'un germe dernier. L'objection qu'un naturaliste peut faire à une telle supposition, c'est que l'expérience nous montre tous les germes sur lesquels il nous est donné d'expérimenter détruits par la chaleur : détruits, c'est-à-dire — car il faut préciser ce qu'on a le droit d'affirmer — disparus en tant que développables dans les mômes conditions oii nous savons qu'ils se seraient montrés et développés avant d'être soumis à certaines températures. Mais prenons qu'il s'agisse de destruction absolue, il suffira de répondre qu'on ne saurait légitimement induire du cas des germes

1. C'est l'expérience même, mais ce n'est pas seulement Texpérience, c'est avant tout l'essence relative de la notion de dimension, jointe à la théorie géométrique de la similitude, qui nous oblige à faire descendre la possibilité de la réduction de grandeur d'un organisme bien au-dessous de ce que nous pouvons réellement imaginer.

Page 1