RAPPORT DU MONDE ACTUEL AU MONDE PRIMITIF
pour ne parler d'abord que des hommes, — au lieu de l'organisme qui les embrassait simultanément. Les propriétés et les relations sexuelles sont, après le brisement et la dispersion, une transformation de leur union organique. Ils viennent au jour les uns après les autres, avec des organes appropriés à la recherche, qu'ils font aveuglément, du lien de l'organisme détruit et ici-bas irréparable. Cet ordre de la famille s'étend au nombre immense des animaux sexués qui ne sont point indéfiniment divisibles et multipliables par segmentation; il les distri bue en espèces qui ne se mêlent pas entre elles et dont les rapports de production dans le temps, les passages des unes aux autres nous posent des problèmes sur lesquels nous ne reviendrons pas. De quelque manière qu'ils soient résolus, il faut toujours se souvenir, que si l'on ne reconnaît l'existence réelle d'un principe de spécificité dans le monde vivant, on s'affranchit de r observation et de l'analyse correcte des phénomènes pour tomber dans l'illusion de l'unité originaire, matérielle ou non, mais toujours métaphysique, dont l'existence de la diversité ne se peut déduire.
Revenons aux germes. Le germe étant donc cette partie de l'individu qui, indestructible par des causes externes, s'organise quand les conditions convenables sont obtenues, de manière à reproduire l'individu même dont l'ancien organisme a péri, deux questions se présentent et réclament, à défaut de solutions précises ou positives, des réponses qu'on puisse au moins appeler des manières générales de comprendre ces profonds phénomènes.
1° Gomment se représenter la forme d'enveloppement et de développement de ces germes, aujourd'hui que le système de l'emboîtement, imaginé par Leibniz ou par ses disciples, ne peut plus être regardé que comme une figure matérielle et grossière de l'involution et des puissances réelles des organismes réduits à leur principe ultime, impérissable .f^
2° Qu'est-ce que cette identité des individus actuels, renfermés dans les germes développables du présent monde, et des individus profondément différents qui furent de libres organes de l'organisme primitif universel et de ceux encore qui trouveront leur place dans cet organisme restauré « à la lin des temps » ? En quel sens réel peuvent-ils être dits les mêmes personnes en ces trois règnes?
Expliquons-nous d'abord sur cette seconde question. S'il fallait, pour y répondre, décrire les organes relatifs à ces différents états et dévoiler le lien qui les unit, on aurait tout lieu de regretter de ne s'en être pas tenu à l'ancienne et commode imagination des substances spirituelles, qui, sous une forme, on ne sait souvent si c'est de matière raffinée ou de conception abstraite, permet au philosophe de suivre un même pouvoir conscient dans des métensomatoses variées, ou de le dépouiller de tout somatisme, à volonté. Mais alors il faudrait renoncer à se représenter une réelle histoire physiologique de l'individu depuis la chute, à travers les âges du monde. La méthode phénoméniste, et celle-là seule, unie aux postulats de la raison pratique, ou morale, autorise à la fois la supposition des séries de phénomènes organiques latents, mais au fond conformes à ceux de notre expérience, qui doivent accompagner partout la conscience sourde et les consciences virtuelles, et nous dispense de définir ces phénomènes, ou de suppléer à leur connaissance par des hypothèses arbitraires, parce que cette méthode fait reposer l'identité personnelle sur des principes entièrement indépendants et de l'idée réaliste de substance, et de la nature et de la conservation des formes à nous connues sous lesquelles se manifeste l'existence des personnes. Ces principes sont, d'une part, l'ordre et les lois des phénomènes, accessibles ou inaccessibles, l'harmonie des rapports substituée aux fictions substantialistes ; de l'autre, la mémoire considérée comme l'unique intelligible lien des états successifs
par lesquels une même conscience peut passer, quels que soient les intervalles qui les séparent, et ces derniers fussent-ils vides en apparence. A ce point de vue, le postulat de l'immortalité une fois posé, et la doctrine de la chute admise, avec la dissolution du monde primitif, dans le sens de nos hypothèses, l'identité de telle personne du monde actuel avec une personne de ce monde primitif, et avec une personne du monde futur, cette identité signifie que la personne à venir réunira en un seul et même enchaînement de mémoire les trois états de sa vie de créature. Toute autre imagination, qu'on y pense bien, est sans intérêt pour la conscience, dont elle déserte le domaine. Et le long intervalle d'oubli ne saurait motiver rationnellement une objection, car il ne constitue à l'égard de l'immortalité, toutes proportions gardées, que la même anomalie que les oublis de toute sorte, et les changements de la pensée avec les âges, et le sommeil constituent dans notre vie mortelle. L'oubli, le sommeil et la mort sont des fruits de la chute.
Cette élévation du problème à des termes très généraux n'empêche pas qu'on ne puisse chercher à se former une certaine idée du mode d'enchaînement organique qui peut correspondre à la conservation du même pouvoir conscient, dans l'état virtuel, à travers les révolutions de la nature. C'est l'autre question que nous avons indiquée et qui se rattache à celle de l'identité, par un inévitable point de vue de notre organisation mentale. Le système de l'épigénèse, tel qu'on paraît souvent le comprendre, semble s'opposer à la doctrine de la préexistence des germes, sans laquelle il n'y a pas de conservation physiologique possible des individus dans le cours de la vie de l'espèce, et de la succession des espèces. 11 faut d'abord éclaircir ce point. Si l'épigénèse exprime simplement le fait que les parties dont se forme graduellement un corps organisé naissent et s'ajoutent les unes aux autres, et ne sont pas de purs développements géométriques des mêmes parties, déjà
données, de ligure sur une échelle qui peut décroître indéfiniment et se prêter à T emboîtement proprement dit des êtres semblables, ce système, ainsi que je l'ai dit, s'oppose avec raison à l'idée trop simple qui s'était offerte tout d'abord pour représenter le mode d'involution et d'évolution des individus d'une espèce donnée. Mais si l'on devait entendre que la formation des parties, de l'ovule à l'embryon, et de l'embryon au fœtus, se fait de toutes pièces, en toutes leurs propriétés, sans que rien en ait préexisté d'aucune manière ; si le mot germe, au lieu de son sens général et philosophique, devait désigner exclusivement, pour le naturaliste, un état déjà développé, postérieur même à l'ovule, et l'ovule n'avoir rien avant lui, si ce n'est des organes dits reproducteurs, la continuité physique de l'espèce serait interrompue à chaque nouvelle génération, et deviendrait inintelligible par la suppression de l'une de ses conditions nécessaires. Nécessaires, les organes reproducteurs le sont sans doute, et aussi leurs fonctions, mais l'existence de ces organes implique la génération antécédente, et celle-ci l'ovule qui en a été une condition, et ainsi de suite, en remontant. Le physiologiste ne peut pas, à chaque fois que la vie est transmise à un homme par ses parents, supposer telle chose qu'un effet des propriétés des corps de ces derniers, à peu près de la manière dont, par exemple, des sécrétions et formations diverses s'opèrent par le fonctionnement d'un organisme donné, sans qu'il y ait plus à considérer que ses propres lois et son milieu. Les lois de l'hérédité et de l'atavisme interdisent formellement ce point de vue, qui ramènerait, à chaque génération, un phénomène analogue à celui que les hétérogénistes admettent pour la production de l'animalité la plus élémentaire. La puissance, la finalité, les idées plastiques, les idées directrices de révolution organique, tout ce qui sert à l'esprit philosophique pour représenter la loi suivant laquelle l'espèce évolue en produisant la série des individus semblables, tout cela,
le naturaliste doit, selon son rôle, en envisager une raison physique, un siège matériel ininterrompu, transmis des parents à leurs descendants. Songeons, par exemple, à ce que suppose le système delà, pangénèse de Ch. Darwin. Or, cette transmission, de quelque façon qu'on se rende compte de ce qui est transmis, traverse nécessairement le point d'où part physiquement la propriété de ce petit corps, l'ovule, sans lequel, et quelles que puissent être d'ailleurs les conditions extérieures et les fonctions coefficientes de son développement, il n'y a pas de passage matériel possible d'une génération à la suivante. Sous le bénéfice de ces observations, et appelant germes, en termes philosophiques, le point matériel insensible, principe lui-même de l'ovule, et conservateur de l'espèce, c'est-à-dire puissance distincte de chacun des individus en lesquels l'espèce est développable dans l'ordre du temps, nous dirons que les germes, dès l'origine du monde actuel, enveloppés les uns dans les autres, se divisent et se transmettent par groupes, à chaque génération nouvelle, en telle façon que ces groupes soient eux-mêmes des groupes de groupes, aptes à former des suites d'ovaires, de génération en génération, non point indéfiniment, — supposition qui impliquerait l'existence d'un infini actuel, puisque toute l'involution est donnée au point de départ, — mais jusqu'à ce que le contenu de cette dernière se trouve épuisé, et l'espèce arrivée au terme de ses individus composants. La loi de raison composée qui représente cet enroulement et ce déroulement, dont le plus grand nombre des issues possibles pour la production des individus développables en organismes humains terrestres, se ferme successivement, en sorte que la moindre partie, et de beaucoup, des puissances données passe à l'acte S nous permet de mesurer l'immense déperdition
1. En désignant par a le groupe des germes à l'état d'enveloppement dans un individu donné du sexe féminin, à un certain moment du cours des générations humaines, et par «,„ les germes réellement
des germes, dont il a été question plus haut. Mais ce mot déperdition n'a qu'un sens relatif à la composition de la famille humaine terrestre, puisque les germes sont, par hypothèse, impérissables.
C'est donc sur la femme, essentiellement, que reposent la conservation et le développement de la famille. Si ce n'était pas trop diminuer la part du père dans la génération, on pourrait dire avec un ingénieux penseur, notre contemporain, que (( la raison de son existence est dans un œuf, auquel il est relié par un fil invisible, et qu'il a reçu mission de faire évoluer vers la vie. C'est que la femme est la source intarissable de la vie. Eve n'est pas sortie de la côte d'Adam ; le premier homme est le fils de la première femme. En elle il a vécu d'abord; c'est pour elle et pour les promesses que son sein recelait qu'il a vécu ensuite. Nous sommes non les fils d'Adam, mais les fils d'rîive. Elle est la mère de tous les hommes ; c'est en elle qu'était la vie même de l'humanité* ». Mais nous sommes les fils d'Adam aussi, puisque nous ignorons la raison et l'origine de la division des sexes, et que le nom d'Adam figure, par rapport à chacun de nous, la totalité des individus du sexe masculin dont l'opération a été requise pour notre existence actuelle. Tout germe impérissable dont les conditions de développement se trouvent réunies doit subir dans la carrière d'organisation, de vie intégrale et de désorganisation qui va de la conception à la naissance, à V alimentation physique et morale, et à la mort d'un indi-
individuels, on a : a = aai, a^ = pa^, a =y«3.-. am-i = a>a„,. et a = a^Y,.. a)«„,. A chacun des a, «h, «2, etc., qui reste stérile et disparaît terrestrement, correspond toute la partie subséquente de la série qui dépend de ce groupe et ne se développe point. La formule serait analogue en faisant remonter les germes à une famille antérieure à la famille humaine, sauf que les virtualités des «i, «2, «3. etc., devraient en ce cas, être considérées comme discontinues à un certain endroit du développement.
1. J. Delbœuf, Pourquoi mourons-nous? [Revue philosophique y avril 1891, p. 427).
vidu, trois séries d'actions ou influences ; 1*^ celles qui lui sont transmises à la terminaison, en ce qui la touche, de la ligne maternelle, et dont l'existence est témoignée par des ressemblances, par des caractères hérités de cette ligne; 2'^ celles qui lui sont apportées par le père, dans l'intervention mystérieuse qu'on peut presque appeler la première et la plus importante des aventures modificatrices venues du dehors à l'enfant qui va être ; 3° celles que cet enfant devenant homme exerce sur lui-même, et qui retentissent profondément et marquent sur ce qui doit rester de lui pour une autre vie, après la mort, des traces inefl*açables.
Les deux premiers genres d'actions, exercées ou transmises par les procréateurs immédiats, sont des contributions à la constitution physiologique et psychique de l'individu, et représentent la solidarité humaine modifiée diversement selon les familles. Le troisième genre est l'œuvre de la liberté opérant sur des données fatales, et constamment actionnée elle-même par des lois de la vie et les rapports sociaux.
Si c'est trop demander à l'imagination que de nous représenter une accumulation d'états physiques latents, inaccessibles, impliqués les uns dans les autres, et cependant susceptibles de modifications multij)liées et complexes, pour accompagner le germe indestructible, du jour de la dissolution du monde primitif au jour qui sera pour l'individu celui de la résurrection et de la vie, ou de la mort réelle et définitive, il faut nous dire que les grandeurs sont des relations ; il faut concevoir que l'idée de l'enveloppement du monde présent dans l'enceinte d'un millimètre cube, par exemple, ne serait que l'idée vide d'un changement d'échelle, qui d'ailleurs ne change rien, laissant toutes choses semblables, et nos perceptions identiques; et il faut enfin comprendre que la nature physique des êtres consiste en de simples points de vue pour la représentation qu'ils
ont les uns des autres, moyennant les phénomènes de l'ordre sensible, et sous les lois du temps et de l'espace qui régissent ces phénomènes.
J'ai fini d'exposer la partie qui me semble rationnellement concevable de l'hypothèse de la chute, en tant que postulat de la dissolution de la primitive nature créée, et de la relation des êtres vivants actuels avec ceux qui vivaient en l'état d'une société parfaite avant le péché. Mais qui osera, ayant essayé d'approfondir à ce point le mystère de la vie universelle, se flatter d'avoir atteint réellement et précisément le vrai ? Platon dans le Timée, après avoir exposé sa doctrine de la composition de l'âme, en partie divine, en partie mortelle, dit qu'il lui faudrait, pour qu'il lui fût possible d'affirmer la vérité de ses dires, la confirmation d'an dieu, mais que, pour ce qui est de leur vraisemblance, plus il y réfléchit, plus il croit pouvoir l'assurer sans crainte. Je dirais volontiers quelque chose d'approchant et de plus modeste encore, comme il me convient. Je ne parlerais pas directement de la vraisemblance de mon essai d'interprétation de la nature et de la chute, mais de l'invraisemblance, très décidément assurée, cette fois, des difTérentes théories conçues dans un esprit contraire, qui sont aujourd'hui les plus répandues parmi les philosophes sur l'origine et l'essence du mal dans l'univers :
La théorie qui fait tout sortir, le bien et le mal, avec la vie et l'esprit, d'une matière éternelle, mue fatalement, quoique la matière existe seulement par nos représentations et en elles, et que l'éternité antérieure des phénomènes du mouvement soit une idée contradictoire en soi ;
La théorie qui tient que le bien et le mal sont de simples rapports résultant de la succession et de la comparaison des phénomènes, favorables ou défavorables selon les poiuts de vue; le jugement moral, une affaire d'organisation et d'émotion chez chacun ; et les notions de liberté et de péché, des erreurs nées de l'ignorance où l'on est de l'enchaînement nécessaire des choses;