VICES PRIINCIPAUX DES THEORIES CONTRAIRES
La théorie pessimiste, qui fait remonter le mal à une volonté primitive, mais à une volonté qui n'en est pas une, qui est la cause aveugle de la conscience et de rintelligence, et, par là, du monde de la représentation, de la sensibilité et de la douleur, monde mauvais dont l'anéantissement serait la lin la plus désirable;
La théorie optimiste de la finalité universelle, suivant laquelle le monde, emporté, de l'éternel à l'éternel, dans la direction du Bien, cause immuable de toute activité, va se développant suivant une nécessité de l'esprit, qui est la liberté même, et laisse derrière lui, comme des ombres, les maux de la nature et de l'humanité, imperfections apparentes conclues d'observations partielles et bornées. Cette dernière doctrine peut passer pour la forme la plus modernisée du système de l'émanation et du retour des êtres par rapport à un principe suprême d'oii descend le monde, et qui ignore ses productions.
Nulle de ces théories ne donne satisfaction au besoin d'une théodicée, mais la plus invraisemblable de toutes, pour l'homme de bon sens, devrait être la théorie qui embrasse le rêve du bonheur, sans devoir ni règle, pour en confier la réalisation à une évolution spontanée de la Force-matière, et puis à une évolution également spontanée de la société humaine, à une transformation du caractère de l'homme dont nous voyons, depuis l'origine de la civilisation, les vices, les folies et les crimes toujours les mêmes. Cet optimisme intrépide est contemporain du triste pessimisme et du bouddhisme renouvelé : rencontre de contraires au fond bien explicable et même commun dans l'histoire des idées.
Il ne faut parler ici que pour mémoire des récits de la création et de la chute, dans le sens biblique littéral que les Eglises conservent, au grand embarras des chrétiens qui en sentent vivement la vérité cachée, et craignent de se demander ce qu'ils en doivent rejeter ou croire, l'invraisemblance en étant d'un autre genre que celle des systèmes métaphysiques ou naturalistes,
mais tout aussi grande à sa manière. Ces récits n'admettent qu'une signification symbolique. Ils n'équivalent donc pas à une vue sur la réalité des choses, mais ils marquent le desideratum d'une hypothèse philosophique. J'ai essayé de la construire autant que j'ai pu m'y aider de l'état actuel des connaissances positives.
Laissons maintenant cette théorie d'un ordre si transcendant, et revenons à notre méthode accoutumée d'un criticisme plus sobre dans ses postulats. Que la religion reste en possession d'une foi implicite en la chute originelle et la corruption de la nature. Que la théologie apprenne seulement d'une philosophie, aussi voisine d'elle qu'il se peut, avec des hypothèses d'une hardiesse extrême qui ne craignent ni la science ni la critique, qu'elle apprenne à grandir ses vues et à donner aux vieux symboles l'amplitude que comporte le plan de l'univers.
Revenons aux origines qui ne dépassent pas l'horizon de la terre ; prenons plus près de nous le point de départ de la philosophie de l'histoire. Nous supposerons l'homme donné primitivement, que ce soit en un ou plusieurs couples, sur des points convenables de la surface terrestre; capable de réflexion, doué de la raison, apte à la parole, par conséquent; libre, c'est-à-dire en état de délibérer ses actes et de se modifier lui-même, non moins qu'à faire des expériences et à acquérir de l'expérience; moral, enfin, ou, en d'autres termes, élevé par sa conscience à la connaissance de devoirs indépendants de ses appétits*.
Ces conditions sont requises pour l'hypothèse de la chute et de la destruction du monde primitif, parce que la vie retrouvée dans les circonstances de la nature
1. Voir les Essais de Critique générale^ Psychologie rationnelle, t. I, § V.
TRANSITION A LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 359
déchue ne pourrait être pour les hommes ce qu'on appelle Vépreuve, un moyen de retour, s'ils n'étaient, dès leur apparition terrestre, en possession de la liberté avec la conscience de la loi morale. Mais ces conditions sont nécessaires aussi pour une philosophie analytique de l'histoire, que l'on doit tenir séparée à la fois des croyances religieuses, et des systèmes déterministes et naturalistes pour lesquels l'humanité n'est que l'animalité progressive. La logique oblige alors à faire commencer l'histoire de l'homme à l'homme même. Or l'homme n'est point là où n'est pas la notion du devoir, avec la raison et la liberté, que cette notion implique. En observant cette obligation imposée par une analyse sincère du caractère humain, et par les seules inductions du présent au passé qui soient d'accord avec la psychologie morale, on peut se former de l'histoire ancienne de l'homme, indépendamment des données incertaines de la géologie et de la paléontologie à l'époque de son apparition sur la terre, et sans rien savoir des premières conditions physiques de son existence, non plus que du temps qu'a duré sa vie avant l'établissement des grandes sociétés, une idée qui ne manquera ni de clarté ni de certitude en se tenant dans les termes d'une généralité suffisante. Les religions sont les premières œuvres de l'esprit par lesquelles se sont manifestés le devoir et la haute curiosité, le sentiment de ce qui se doit et la recherche de ce qui est, la morale et la science, les croyances touchant l'origine et la destinée. Ce sont donc là les points premiers et essentiels pour une étude philosophique des phénomènes intellectuels et moraux de l'humanité. Cet ordre de développements remplit, à côté des faits de formation et de dissolution des Etats, toute l'histoire. Il se mêle en des lieux, chez des peuples privilégiés, à la culture et au progrès des sciences séparées, à la spéculation philosophique et morale détachée des religions, et enfin à la reconnaissance de la liberté de penser et de croire. Tel
est, dans sa plus grande étendue, le sujet de la philosophie de l'histoire, qui s'ouvre après la philosophie de la nature, mais que, seuls, peuvent regarder comme le même que ce dernier les systèmes qui prétendent ramener aux lois du monde physique les lois spécifiques de l'humanité et de la conscience.