LES DOCTRINES DE LA CREATION ET DE LA REALITE DE LA NATURE
Les conclusions théistes d'un ouvrage consacré, sous le titre d'Essais de critique générale, à l'exposition du « phénoménisme » et de ses applications à la métaphysique, à la psychologie et aux premiers principes de la science de la nature, peuvent être un sujet d'étonnement pour les personnes qui sont au courant du sens attaché le plus souvent à ce mot phénoménisme parmi les philosophes, et même en dehors d'eux. Il est vrai qu'en langage scientifique, et pour un public qui va sans cesse s'étendant, le mot phénomène désigne des choses bien réelles, des faits d'une réalité terrible quelquefois, mais, pour la philosophie, il semble convenu que les phénomènes ne puissent être que de pures apparences, tandis que la réalité résiderait essentiellement en des choses qui apparaissent par les phénomènes et, elles-mêmes n'apparaissent point. Oter de la connaissance ce qu'on nomme les substances, ce serait donc être sceptique, pour le moins, et, dans le fait, c'est bien au scepticisme que s'est cru forcé de conclure celui des grands philosophes modernes qui, dans ses profondes analyses, a poussé le plus loin la critique des idées de substance et de cause. Et cependant l'illustre prédécesseur de Hume, Berkeley, qui déjà rejetait tout aussi nettement que lui celle des substances à laquelle on peut bien assurer que la foi populaire est plus solidement attachée qu'à toute autre, je veux dire à la matière, et qui était un ferme croyant de Dieu créateur et des Esprits créés, a toujours soutenu que sa théorie phénoméniste de la matière n'ôtait rien de ce qui nous intéresse des réalités que ce nom désigne, ni de ce que le peuple lui-même pouvait réellement entendre et connaître sous ce nom. Les raisons
de Berkeley étaient bonnes, et elles sont applicables aux Esprits. Le phénoménisme ne supprime rien de ce que nous pouvons réellement entendre et connaître sous le nom d'Esprit. Il est essentiellement l'idéalisme; il s'adapte aux découvertes de Kant dans la critique de la connaissance, et les voies de la raison pratique lui sont ouvertes à meilleur titre qu'à la métaphysique, au fond panthéiste, de ce philosophe, qui a si malheureusement craint de renoncer au réalisme substantialiste. Ce réalisme conduit la philosophie au panthéisme, tandis que les analyses phénoménistes, guidées par le principe de loi, nous mènent à reconnaître l'existence de la suprême intelligence et le commencement du monde par création. C'est ce que je voudrais montrer dans cet appendice'.
Ce qui recommande aux adversaires du phénoménisme l'acceptation de la substance, au sens réaliste du mot, c'est qu'elle" leur semble assurer la stabilité des choses et justifier la confiance dans l'avenir. « Une donnée ultime, dit un ingénieux penseur, alors même qu'elle n'est pas rendue logiquement rationnelle, sera paisiblement acceptée par l'esprit, si elle est de nature à définir lattenle; tandis que, si elle laisse le moindre jour à l'ambiguïté dans le futur, elle causera en cela même un état de malaise mental, si ce n'est de souffrance. En toutes les explications ultimes que la passion de la rationalité a fait naître de l'esprit humain, toujours les réclamations de l'attente à satisfaire ont joué un rôle capital. Le terme posé par les philosophes comme primordial a été pris tel qu'il bannît l'imprévoyable. Substance, par exemple, signifie ce qui ne varie point avec le temps, ce qui sera comme il a été, parce que son être est essentiel et éternel. Et quoique nous soyons hors d'état de prédire les phénomènes à venir qui naîtront de la substance, nous pouvons nous mettre l'esprit en repos d'une manière générale, quand nous avons appelé la substance Dieu, Perfection, Amour, Raison; car il nous suffit alors de cette réflexion, que, quoi que ce soit qui nous soit réservé, cela ne pourra jamais rien être au fond qui ne s'accorde avec le caractère de ce terme. De cette façon, notre attitude, même au regard de l'inattendu, se trouve définie, en un sens général.
« Fût-il strictement vrai que le surcroît de stabilité que la notion de la substance constamment sous-jacente semble introduire dans l'ordre des phénomènes est purement illusoire,
1. L'étude que je crois utile de reproduire ici à cause de son objet, qui est d'éclaircir le rapport de la doctrine à la méthode, dans le néocriticisme, a été publiée pour la première fois dans l'Année philosophique de M. F. Pillon pour 1890.
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attendu que, en dépit de tout ce que nous pouvons savoir du contraire, la substance peut développer à tout moment une suite nouvelle d'attributs, il reste toujours vrai aussi que la forme logique pure du jugement par lequel nous rapportons les choses à une substance est, à tort ou à raison, accompagnée d'un sentiment de repos et de confiance dans l'avenir. Ce sera toujours là une raison pour que, malgré les efforts de la critique nihiliste la plus déliée, les hommes aient du goût pour une philosophie qui semble expliquer les choses per substantiam^. »
Nous ne saurions trouver un meilleur point de départ que <;ette observation, pour poser et pour discuter la question métaphysique de la substance au point de vue pratique et dans son rapport avec les croyances théistes.
Remarquons d'abord que, si nous appelons la substance Dieu, Perfection, Amour, Raison, termes qui, ainsi réunis, signifient indubitablement la personnalité divine, c'est par les attributs ou qualités que nous prétons ainsi à la substance, et non point par la notion métaphysique prise en elle-même, que nous donnons satisfaction aux sentiments de la stabilité des choses et de la confiance dans l'avenir. Par celte notion métaphysique, nous n'entendons pas ici l'idée abstraite d'un substratum, conçu comme quelque chose qui existe indépendamment de toute manifestation phénoménale. Beaucoup de substantialistes renoncent à la substance, prise dans ce sens absolu, quoiqu'il ne leur soit pas facile, au fond, de se détacher d'une image que l'étymologie désigne si clairement comme la source de l'idée. Mais, afin de nous tenir plus près des besoins pratiques de stabilité et de confiance dont il vient d'être question, comprenons qu'il s'agit de quelque chose de constant et d'immuable qui, d'une manière quelconque, est l'origine et la règle des choses qui changent, qui commencent et finissent, en un mot des phénomènes. Gela posé, il faut s'aveugler beaucoup, en présence de l'histoire des doctrines philosophiques, pour ne point voir que les penseurs qui ont été le plus substantialistes, en ce dernier sens, ne sont pas ceux qui ont porté la moindre atteinte aux sentiments d'espérance et de confiance en ce qui touche les attentes humaines au delà de la vie présente, et la stabilité, la permanence des choses, en ce qui intéresse le sort des individus dans le monde.
« Il faut, à mon avis, dit Platon au début de la partie spéculative de son Timée, distinguer entre deux choses, l'une qui est toujours et n'a point de devenir, l'autre qui devient toujours et
1. William James, Rationalité, activité et foi (Voir Critique philosophique, t. XXII, p. 132).
n'est jamais \ l'une qui est saisie parla pensée, avec la raison, étant toujours la même; Fautre, au contraire, objet de l'opinion et de la sensation sans raison, parce qu'elle devient, et périt et n'est jamais réellement. Et tout ce qui naît naît nécessairement par une cause, car il est impossible que, sans cause, aucune chose commence d'être. » A cette opposition formulée en termes absolus, entre ce qui est toujours et ce qui n'est jamais (ri lo ov h.^<. — Ti To 'ov oùoettotê) Correspondent évidemment l'opposition entre la substance et les accidents ou phénomènes, l'opposition entre l'universel et le particulier ou l'individuel, l'opposition entre l'être absolu et immuable et le règne entier des effets et des causes; et ces oppositions se résolvent dans l'identité, bien que contradictoire, de cet être éternel, considéré comme substance unique et cause suprême, avec l'infinité des variations et des suites possibles de l'être et du faire, produites et enchaînées par une inéluctable nécessité. Le substantialisme, ainsi compris, recevrait la qualification de nihilisme à plus juste titre qu'un phénoménisme rationnel, puisqu'il est essentiellement la négation des réalités finies, tandis que le phénoménisme peut les affirmer en constatant les lois des phénomènes et les étendant par des postulats moraux. Il y a plus, c'est que, suivant l'idée que les substantialistes se font du phénoménisme, et le sens qu'ils attachent au mot phénomène : quelque chose qui naît et périt, qui n'a ni stabilité ni durée, qui n'est jamais, ce sont eux qui sont les vrais phénoménistes ; car ils réduisent à cette sorte d'être instable, et non être, au fond, le monde des créatures comparé à la substance immuable et cause universelle.
Ce n'est pas chez Platon, esprit complexe et profond, grand artiste, animé de sentiments religieux, et exempt de dogmatisme même en ses spéculations les plus élevées, ce n'est pas chez lui, quoique inventeur du concept d'une essence supérieure à l'être, et auteur d'une sorte de système d'émanation, qu'il faut chercher l'exposition d'une doctrine substantialiste rigoureuse et conséquente; mais, avant et après ce philosophe, on peut dire que la philosophie et la théologie tout entières sont remplies d'une telle doctrine, et ne nous offrent rien de plus important et de plus considérable que les divers systèmes panthéistes et déterministes dont la notion métaphysique de substance est le concept générateur. Si nous voulons remonter jusqu'aux sources mythologiques de ce concept, nous trouvons tout d'abord, dans le brahmanisme, l'émanatisme le plus complet, et non le moins profond, avec l'origine première de l'évolutionisme : à savoir, l'idée des suites périodiques à l'infini des sommeils et des réveils de Brahma, la production et la destruction des créatures, qui ne sont que des
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formes caduques de sa vie; puis, chez les mythographes grecs et dans Torphisme, toutes ces personnifications génératrices, la Nuit, le Ciel, la Terre, TAmour, l'Œuf primordial, etc., représentations variées de la substance, sous une forme tout à la fois anthropomorphique et assimilée à quelqu'un des phénomènes naturels les plus généraux. Les dieux, plus tard les hommes, sont les produits de ces enfantements mythiques qui se prolongent en généalogies de races mortelles, de même que, dans le substantialisme évolutioniste moderne, les produits de la Force et de ses transformations se continuent par la succession et le progrès des espèces vivantes.
La philosophie grecque, à ses débuts, se divise en trois grands ordres de spéculations qui sont ou veulent être des applications d'un esprit, non plus mythique, mais raisonné, à ce même rapport qu'il s'agit de concevoir entre un certain fond des choses et les phénomènes. La première école de penseurs, à laquelle il ne tardera pas de s'en opposer deux autres, mais qui était destinée à durer autant que la philosophie même, jusqu'à nos jours, est le substantialisme matérialiste. Suivons-le dans son histoire. On cherche, parmi les apparences les plus remarquables de la nature sensible, quelle est celle que le concept du transformisme (c'est le nom usité maintenant) — et ce concept est lui-même suggéré par la vue des changements de qualité qui s'opèrent sur un fond qui semble d'ailleurs identique, — peut servir à charger du rôle de substance apte à prendre autant de différentes formes et déployer autant de propriétés qu'en exige la production des phénomènes. C'est l'Eau, c'est l'Air, ou c'est le Feu, ou un certain Feu vivant que le symbolisme élève à des fonctions plus transcendantes ou plus raffinées dans la conduite de la nature; ou ce sont quatre éléments avec des propriétés caractéristiques, diversement combinées; ou c'est un Infini plein de toutes les sortes de qualités matérielles qui s'unissent ou se séparent selon les produits que l'on voit paraître.
Mais ce dernier mode de conception substantialiste achemine l'esprit à une idée nouvelle : et de là procède une capitale division du matérialisme. L'idée du transformisme d'une substance unique, ou des combinaisons d'un nombre plus ou moins grand d'éléments substantiels à qualités variées qui se composent entre elles, est remplacée par l'idée de la vertu même des combinaisons comme capables d'obtenir, pour leurs produits, des propriétés transformées, sans aucun rapport, que l'on sache, avec les propriétés des composants. Ces derniers, les éléments dans un sens tout nouveau, peuvent alors recevoir des définitions mécaniques abstraites, du genre sensible, mais cependant
refusées à la connaissance sensible, réduites à des propriétés de figure et de mouvement, sous des dimensions imperceptibles. Ce sont les atomes; et de là la conception du mécanisme universel en son expression la plus radicale.
Il est à peine besoin de rappeler que le premier de ces deux genres de matérialisme, passé d'Heraclite à Técole stoïcienne, et le second, transmis de Démocrite à Técole épicurienne, ont fourni, en dehors des écoles socratiques, toute la matière des spéculations, et le fond des doctrines métaphysiques dans l'antiquité gréco-romaine. Mais ce qu'on remarque moins, c'est que le dogmatisme substantialiste est ce qui soutient aujourd'hui, comme il soutenait alors, le transformisme ordinaire et le mécanisme atomistique, c'est-à-dire les deux manières encore et toujours les plus communes qu'on a de se représenter les êtres et leurs changements sous un aspect de matière, en imaginant les phénomènes intellectuels et moraux comme des produits naturels de ce transformisme ou de ce mécanisme. De très nombreux savants et, d'après eux, un plus nombreux public, croient comprendre que les corps simples de la chimie ou, pour aller plus au fond, les molécules diversement construites dont ils se forment, et enfin des sortes de points matériels, suivant la propriété qui leur appartient de modifier les uns par les autres leurs positions respectives, ont le pouvoir de produire des qualités sensibles, autrement dit des sensations, puisque le sensible implique le sentant, et de produire par conséquent des êtres qui sentent, qui désirent, qui pensent, qui veulent. Ne voit-on pas de l'oxygène et de l'hydrogène donner naissance par leur combinaison à de l'eau qui est quelque chose de tout différent de l'un et de l'autre? Le substantialisme est le fondement de la croyance à cette autre espèce de transformations, parce que les substances sont certaines choses qui, selon leurs rapports ou leurs circonstances, laissent sortir d'elles, produisent, engendrent, manifestent, développent d'autres choses, qualités, propriétés et êtres, qu'elles devaient contenir sans doute, puisqu'elles en viennent, mais qui ne font point partie du concept même de ces substances, ou de la définition que nous en donnons.
Voilà pour le mécanisme des atomes. Et de même pour le transformisme qualitatif, plus ancien et plus vulgaire, où l'on imagine les qualités transmutées les unes dans les autres; de même, pour un transformisme raffiné,, dont le sujet est plus abstrait, que la métaphysique de la physique substitue à l'ancienne Matière. Je veux parler de ce qu'on nomme à présent la Force. Certes, la notion atomistique de la substance est déjà une œuvre d'abstraction considérable, comparativement à l'idée soit anthro-