LE PHÉNOMÉNISME DANS LES SCIENCES
VEthique, ils se seraient aperçus que cet ouvrage de Spinoza, où le mot cause est écrit à toute page, supprime radicalement les causes en considérant les états et modifications quelconques de la Substance comme des choses du même genre que les propriétés rigoureusement enchaînées d'une figure de géométrie. L'erreur du spiritualisme était partagée par toute l'école expérimentale et inductive des physiciens, avant que la méthode scientifique se fût éclaircie par l'expérience même des succès et des échecs des investigateurs. On se flattait de mettre enfin la main, du moins par hypothèse, sur des essences réelles, sur des substances, et, du même coup, de trouver de vraies causes pour les phénomènes. Au fond, c'est encore dans l'esprit substantialiste qu'était la source de l'erreur, dans une opinion métaphysique, et non dans l'esprit naturel, qui voit les causes où elles sont réellement et exclusivement, à savoir chez les êtres vivants, et qui, de lui-même, serait bien plutôt porté à prêter la vie aux corps inorganisés qu'à leur attribuer les propriétés de la vie sans laisser de les tenir pour insensibles. La méthode scientifique a dû finalement renoncer, de même qu'à la poursuite des substances, à celles des causes propres des phénomènes physiques. On a dû reconnaître que dans l'ordre matériel des choses, toute qualité psychique écartée (telle que désir ou volonté), on ne pouvait arriver, pour la production d'un phénomène donné, à aucune autre explication que le fait de la réunion des conditions que l'observation et l'expérience ont montré être à la fois nécessaires et suffisantes pour qu'il se produise. On est libre et il est naturel, selon que changent les points de vue, d'appliquer spécialement, dans l'usage, le nom de cause à telle des conditions nécessaires qui, toutes les autres étant réunies, se trouve, dès qu'elle intervient, suffisante pour le résultat, et se trouve en cela toute semblable à un acte de volonté, qui suffit pour déterminer un mouvement dans le corps d'un homme dont les organes en bon état réunissent déjà toutes les autres conditions voulues. Mais, dans l'ordre physique pur, aucune condition nécessaire n'est au fond plus cause qu'une autre, parce qu'aucune n'est réellement cause; pas plus l'étincelle qui détermine l'explosion d'un amas de poudre de guerre, que l'état de siccité de cette composition. La volonté du canonnier en est une réelle, tout autant qu'on peut supposer que son acte est libre; pas autrement. La physique arrive ainsi, sur ce chef, comme sur le précédent, à subir et à reconnaître la réduction de la connaissance possible aux lois des phénomènes. C'est dans leur succession et dans leurs modes d'enchaînement réglé, que nous considérons ici les phénomènes soumis à l'empire des lois, de même que c'était tout
à rheure dans leurs assemblages et dans les rapports généraux qui les lient. Cette expression : l'empire des lois, nous est d'ailleurs suggérée par une rhétorique usuelle : mais il n'est besoin que de peu de réflexion pour comprendre que l'idée du phénomène ne saurait dans la science se séparer de l'idée de loi; car il n'est pas de phénomène qui puisse être donné en dehors (fe sa relation à d'autres phénomènes, — c'est le principe de la relativité, applicable à toute observation et à toute pensée; — et comme les relations se trouvent, quand on les étudie, réductibles à des modes constants ou constamment reproduits dans les mêmes circonstances, dire que tout phénomène est relatif, c'est dire aussi qu'il n'est point séparé de sa loi. S'il paraît l'être, c'est grâce à l'inattention, ou parce que nous pouvons détacher nos représentations les unes des autres, là même où elles se tiennent étroitement. Est-il besoin d'ajouter que nos actes libres, si nous en admettons de tels, ne sont nullement exempts de lois dans leurs antécédents et leurs circonstances ! ils ne le sont que de la nécessité de leur production, et de l'enchaînement particulier où ils ont place, au lieu d'un autre enchaînement qui serait également possible.
Les phénomènes ne sont donc plus ce que nous avons vu que le substantialisme les pouvait faire; ils sont essentiellement reeZs, et leurs lois élèvent à la permanence et à la stabilité la réalité qui leur appartient. Cette stabilité, la doctrine des substances et des causes substantielles ne peut en aucune façon la donner meilleure ou mieux garantie. En effet, ce n'est pas le phénoménisme qui est responsable, c'est l'expérience qui nous instruit de ce qu'il y a d'instable dans les phénomènes. La méthode phénoméniste nous met, par la théorie des lois, sur la voie de ce que nous pouvons apprendre, ou supposer et croire de ce qu'ils ont et de ce qu'ils promettent d'assuré pour l'avenir. La doctrine de la substance ne peut par elle-même nous mener à rien de pareil; car, d'une part, la substance, quelle qu'on la pose, a dû comporter toute cette instabilité et ces perturbations dont témoigne l'histoire de l'univers physique et moral ; de l'autre, l'unique idée que nous nous formons d'elle, idée d'inhérence et dedéveloppement, ne nous apporte aucune assurance sur ce qui peut ou non entrer dans ses déterminations profondes et sortir de la suite de son évolution.
Pourquoi la méthode de l'étude des phénomènes intellectuels et moraux devrait-elle différer de celle des phénomènes physiques, en ce qui concerne ces questions? A-t-on vu que l'hypothèse des substances ait jamais permis aux philosophes de s'accorder sur la définition des attributs essentiels qui leur
VANITÉ DU SUBSTANTIALISME ' 381
servaient à se faire une idée de ces inconnues, et desquels dépendait tout ce qu'ils pouvaient attendre du développement de leur nature? N'èst-il pas arrivé, au contraire, que les uns ont embrassé des définitions excluant toutes les espérances spiritualistes et les croyances religieuses? que d'autres, encore bien qu'éloignés du matérialisme, ont repoussé, par leur manière d'entendre le sujet des phénomènes, toute possibilité de donner, dans les croyances morales, aucune satisfaction à ce qui se produit d'in dividuel au cours de la nature? et que ceux-là mêmes qui ont accordé aux substances la réalisation la plus individualiste et la plus conforme au penchant naturel des imaginations, en multipliant les essences permanentes, âmes diversement incorporées, ont fait de l'origine et de la destinée de ces âmes un tableau, le plus souvent répugnant, quelquefois, de nos jours, infiniment tro^ flatteur et visiblement chimérique? Reste la supposition des esprits purs, immortels par nature; il n'en est pas de plus arbitraire, de plus opposée à l'expérience et aux lois constantes de l'existence à nous connue ; et la critique de la raison pure a mis d'ailleurs en évidence le point faible des démonstrations à priori fondées sur les idées abstraites des choses. Mais nous pouvons bien concéder aux théories spiritualistes le droit de concourir avec les autres hypothèses pour définir les substances, et de nous les représenter, ici, comme des étendues solidifiées, là comme des essences de pensée, ou peut-être de volonté, de force, etc. ; car tout ce que nous prétendons conclure de ce. rappel des opinions et des définitions, c'est que les métaphysiciens n'ont pas été plus heureux que les physiciens en donnant pour but à leurs recherches des déterminations de substances. Ils devraient donc tirer de leurs continuels échecs, et de leu-f impuissance à former entre eux cet accord qui connote pratiquement la science, la même conclusion.
Cette conclusion, qui borne l'esprit à la connaissance des lois des phénomènes, n'a pas un sens moins clair pour la psychologie que pour la physico-chimie. Ce ne sont pas moins des lois, en effet, celles qui réunissent des faits de représentation sous diverses catégories, — perceptions dans l'espace et le temps, sensations, imaginations, rappels de mémoire, idées de quantité et de qualité, idées de cause et de fin, — à la conscience d'une personne, que celles qui font apparaître, en cette même conscience, des corps sièges de propriétés combinées et réagissant les uns sur les autres. Ce sont si bien là des lois, des relations, des fonctions de représentations associées, subjectivement et objectivement, que la fiction des substances n'ajoute absolument rien à la notion des propriétés, rien à la connaissance et à l'expli-
cation des rapports; il n'y a jamais que Texpérience, d'une part, et, de l'autre, les formes générales et nécessaires de nos idées, qui nous informent de ce qui s'unit ou s'exclut, s'implique ou se contrarie, et, en un mot, des groupes de phénomènes possibles, et de ceux que les lois ne permettent pas.
L'illusion de la causalité transitive, en quelque sorte substantielle, a été beaucoup mieux et plus facilement dissipée, pour certains métaphysiciens, que la fiction de la substantialité. Peu ont dévoilé cette dernière, ou du moins avec assez de logique tandis que, sans parler des attaques anciennes du scepticisme, une grande école dogmatique a reconnu l'incompréhensibilité des actions communicatives, dans l'hypothèse des substances. Il suffit de rappeler les théories des causes occasionnelles et de Y harmonie préétablie. Cette incompréhensibilité est frappante encore, elle devient l'ininlelligibilité même, quand on donne à la cause son sens propre et vrai : l'acte d'une volonté; car le fait qu'un tel acte a pour effet une modification survenant dans un ordre de phénomènes extérieur, étranger à cette volonté, ne saurait nous être représenté sous la forme d'une communication ou transitivité quelconque, ou du moins ne le peut qu'en guise de symbole. Il faut donc recourir à l'idée d'un ordre établi, c'està-dire d'une loi. La loi, dans ce cas, consiste dans une relation générale en vertu de laquelle, à de certains phénomènes, dès qu'ils se produisent, répond ipso facto la production de certains autres phénomènes ; et ce lien est ce qu'on appelle en style de mathématiques fonction de variables. Les variables sont les phénomènes; nous apprenons de l'expérience quels sont parmi eux ceux dont les variations dépendent des variations de tels autres, et en quel ordre, et en quelles quantités, là où les questions comportent la mesure. Les dépendances étant mutuelles, ce qui est le cas général, nous pouvons regarder comme des variables indépendantes tous les phénomènes dont nous disposons, ou que fournit le cours de la nature, quelque dépendants qu'ils puissent être en eux-mêmes, hormis ceux que nous séparons pour les soumettre à une étude spéciale et constater ou découvrir leurs valeurs relatives comme variables dépendantes^ ou fonctions des autres phénomènes.
A la mesure près, aux équations près, dont les fonctions mathématiques seules sont susceptibles de prendre la forme, parce que leurs variables subissent la loi du nombre, cette signification de la causalité selon la méthode phénoméniste est la même dans l'ordre psychologique que dans celui des fonctions physiques. Nous ne connaissons pas, en effet, les « facultés de l'âme », leurs rapports de distinction et d'union, leurs dépen-