LE PHENOMENISME ET LES CROYANCES
dances mutuelles et leur dépendance de la conscience ou personnalité, quoique ces choses nous aient pour théâtre, autrement que nous ne connaissons les liaisons des faits de la nature, selon que l'observation et l'analyse expérimentale des antécédents et des conséquents nous les découvrent. Nous ne savons que par expérience dans quelles circonstances il arrive que des phénomènes extérieurs, retentissant dans notre corps, qui luimême en est un assemblage, sont accompagnés ou suivis de nos sensations et de nos émotions; et, par-dessus tout, cette volonté ou ces désirs qui sont éminemment nous, ce n'est que de cette manière que nous avons appris comment et dans quels cas il se fait ou [non qu'ils soient suivis d'effets dans le monde externe
Avant le criticisme, à l'époque où de grands partisans des théories substantialistes passaient pour les auteurs définitifs d'arguments apodictiques à l'épreuve des « subtilités du scepticisme » et capables de mettre hors de doute les propositions fondamentales que Kant a recueillies sous une autre forme comme postulats de la raison pratique, il était naturel que les disciples de ces philosophes invoquassent en leur faveur l'accord de leurs doctrines avec la croyance religieuse en Dieu et l'immortalité de l'âme. Toutefois, même alors, ils étaient infiniment loin de pouvoir se vanter que la thèse des substances mît d'accord tous les substantialistes entre eux et les portât nécessairement à cette croyance. Mais depuis que le sophisme des démonstrations est devenu patent pour tout esprit logique, la prétention de démontrer les croyances a cessé d'être un appui pour le spiritualisme. Les derniers partisans des substances spirituelles, outre la tâche difficile qui leur incombe de défendre une hypothèse en dehors des inductions de l'ordre naturel % sont, à l'égard des croyances morales, dans la même situation que les phénoménistes qui admettent les postulats moraux; c'est-à-dire qu'ils doivent simplement recevoir et soutenir ces croyances comme telles. Ils n'ont donc plus aucun avantage sur ceux-ci. C'est le contraire; ils sont dans cette condition d'infériorité, que, leurs propres et anciennes preuves demeurant sans valeur, ils n'ont rien qui les remplace, aucune méthode pour justifier les croyances.
1. On peut ajouter que le spiritualisme, se rattachant en philosophie à la méthode qui réalise les idées abstraites (il fait de Tabstraction du penser une chose, res cogitans) n'est pas comme il s'qu est longtemps flatté, d'accord avec une grande tradition religieuse. Celle-ci pose la résurrection du corps, non l'essence immortelle de l'âme.
384 LES (principes de la nature
Cette méthode est, pour le phénoménisme, la théorie des lais. Il est remarquable que Kant, qui n'avait pas renoncé aux substances, ait été, par ce seul fait qu'il déclarait inconnu le noumène, conduit nécessairement à fonder les arguments de la raison pratique sur l'existence des lois, sur la croyance en celles des lois dont la donnée hypothétique, inductive, apporte à nos connaissances positives le complément que réclame la moralité. Les postulats kantiens ne sont pas autre chose que des inductions de la loi morale, et deux d'entre les trois posent des lois de l'univers. Le troisième est une condition nécessaire de la loi inorale elle-même. Ce dernier, en effet, stipule que, de cela que la loi morale nous oblige, et que nous tenons que nous sommes obligés, nous devons nous estimer libres de nous conformer ou non à cette loi dans nos actes. Autrement, notre conduite étant, dans tous les cas, déterminée d'avance, il se trouverait que cette loi nous commande de faire ce qu'il est impossible que nous fassions, ou nous interdit de faire ce qu'il est inévitable que nous ferons] et il y a contradiction entre la nécessité ainsi admise et la nature de Vobligation ou commandement moral.
Jusque-là la loi est interne, ou de conscience, et c'est ce qui fait que le fondement profond des croyances est tout de raison pratique. Mais le postulat moral, une fois posé, projette sa loi en corollaires dans le monde externe. La vie libre, sous la loi du devoir, appelle la croyance en la vie future, suite et sanction de la vie présente, et accomplissement des fins dont celle-ci n'a que la perspective et le désir; et la croyance en la vie future implique le postulat de la divinité, tout au moins en ce sens général de la donnée d'un plan moral de l'univers, ou monde moral, lequel, en notre pensée, est difficilement séparable de l'existence d'une conscience universelle dirigeante.
Les postulats kantiens sont donc des lois : lois hypothétiques fondées sur des inductions morales. Mais la répulsion que Kant éprouvait pour Y anthropomorphisme, — il prenait ce mot en un sens défavorable, comme c'est la coutume, — l'empêchait de voir à quel point nos idées d'ordre et de lois sont liées à celle d'intelligence (entendement et raison); et celle-ci à celle de la conscience ou personnalité, qui, elle-même, ne nous est absolument connue que dans la nature humaine et par elle. Or une induction peut amplifier, idéaliser l'objet d'où elle est tirée, mais elle ne saurait sans se détruire logiquement en changer la nature. Kant, exprimant les notions de la raison pratique, envisageait un dieu personnel et créateur; mais Kant substantialiste, avec son noumène en dehors du temps et de l'espace, c'est-àdire étranger à toute pensée possible, Kant infiniste, — car on