‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 186 sur 194 · LE PHÉNOMÉNISME ET LES LOIS · texte numérisé non relu

LE PHÉNOMÉNISME ET LES LOIS

Test, quoi qu'on dise, lorsqu'on refuse d'opter entre Tinfini et le fini, — ouvrait, nous Tavons vu, la carrière à des disciples que les croyants de la personnalité divine et de la création appelleraient à bon droit des athées dans le sens où cette appellation était appliquée autrefois à Spinoza.

Sans toucher au point de départ des postulats, la méthode phénoméniste, maniant la notion de loi, peut parvenir à un système plus clair et plus complet du monde moral. Et, tout d'abord, cette méthode reconnaît, pour la première des lois objectives le principe de contradiction et la rigoureuse application de la logique aux rapports affirmés ou niés dans le monde extérieur; car ce principe est la condition de tout raisonnement, et il n'y a que le substantialisme qui puisse rêver l'union des attributs contradictoires en un même sujet. De là suit l'impossibilité du procès à Tinfini des phénomènes, car une série ne saurait être à la fois, sans contradiction, totalisée, terminée et sans terme. De là, l'obligation d'admettre un premier commencement des phénomènes; et de là, la réfutation de cet argument qu'on a coutume d'opposer à la possibilité du libre arbitre humain, et à la possibilité de l'origine du monde par création, sans acte antécédent, et qui consiste à prétendre que tout phénomène, sans exception possible, est précédé par d'autres et contenu en d'autres qui le déterminent entièrement et rigoureusement. Le phénoménisme doit rejeter comme contradictoire, à raison de ses conséquences infinitistes, cette thèse du déterminisme qu'on appelle aussi, par une antiphrase inconsciente, principe de causalité^ car son vrai sens est l'élimination de la Cause et des causes.

La liberté, origine de la morale, en spéculation ainsi qu'en pratique, est donc une limite aux lois, de même qu'elle est un obstacle au substantialisme ; et rien ne s'accorde mieux que cette proposition avec le caractère de croyance qu'un bon et sincère examen des choses nous oblige à reconnaître à l'affirmation de toute loi qui dépasse l'expérience et les constatations actuelles. Même dans la physique, dans l'astronomie, science qui, entre toutes, est le siège des déterminations générales et rigoureuses, on ne peut pas dire que les lois, si l'on prend ce mot avec sa valeur absolue et d'universalité et d'exactitude, soient affranchies de l'induction, par conséquent de l'hypothèse, par conséquent de la croyance. Il n'y a donc pas, au fond et pour une ferme logique, tant de différence que l'on pense entre ces lois regardées comme universelles et infaillibles, et d'autres qui, comme elles, ont dans l'observation, dans les faits constants, leurs premières applications, et qui anticipent l'expérience pour des motifs

moraux, non plus simplement sous Timpulsion des force généralisatrices et unificatrices de Tesprit en matières moins importantes.

Prenons-les, ces lois, celles dont la généralisation part d'un intérêt moral, à leur plus grande profondeur, dans le sujet d'où tout émane : la Conscience. La première de toutes est cette conscience même, condition de toute représentation et par conséquent

"^^ de tout représenté; mais non pas la conscience pure et simple qui, commençant et finissant à soi, dans l'instant, n'aurait, à vrai dire, aucun être parce qu'elle n'aurait aucune durée. C'est la Mémoire qui est la première loi et qui fait le premier être, parce qu'elle donne à la conscience Tidentité personnelle et la permanence. En méditant sur ce premier pas de la connaissance des lois, on se rendra compte de notre négation de la substance réaliste et de son remplacement par la loi; et on comprendra toute la valeur philosophique de cette méthode nouvelle, en cherchant, — car on cherchera vainement, — en quoi l'hypothèse d'un substratum quelconque peut aider à l'explication d'une con-

.' science de soi, qui, reproduite de moments en moments, forme par la mémoire un enchaînement d'états divers, à tout le moins répétés numériquement, et reliés en l'unité sui generis qui porte ce nom de conscience dans la plénitude du sens du mot. C'est cela qui est la loi, et c'est bien cela seul qui est la réalité, le fait unique observé et connu; et que fait à cela la fiction de l'inconnu appelé la substance de l'âme? Si vous ôtez la relation de sujet à objet, la représentation, qui exige une détermination de l'objet, et si vous ôtez la loi de reproduction, la loi de vie, la mémoire, il ne reste rien. Si vous ôtez la substance, il ne manque

rien. yi*yv ; ' ///}

Il est ètfàïigè, à y'bien penser, que David Hume ait subi, lui j|e premier auteur conséquent des arguments contre la substance, ïe préjugé substantialiste, et qu'il se soit cru arrivé à une sorte de nihilisme qui intimidait sa logique, et le portait à qualifier ses propres vues de sceptiques^ quand il se disait forcé de conclure que l'identité personnelle n'est qu'une composition inexplicable, un enchaînement mystérieux de perceptions , opéré parla mémoire. C'était s'arrêter devant la loi, que la traiter de connexion incompréhensible, au lieu de voir en elle ce que l'analyse montre qu'elle est, le principe premier de la connaissance et de l'existence, dont pour cette raison, il est vain de demander une explication qui supposerait quelque chose d'antérieur, et jetterait l'esprit dans un cercle vicieux. Il n'est, en effet, point d'explication au monde qui n'implique la conscience avec la mémoire, ni d'autre loi qui

Page 1