LE PHÉNOMÉNISME ET LES LOIS
explique celle-là. La perception elle-même sans la mémoire est un phénomène mort-né.
La méconnaissance de Tidée de loi éclate, lorsque Hume, après avoir constaté tout ce qui échappe de perceptions à la mémoire, ou qu'envahit Toubli, demande « comment nous pouvons étendre notre identité au delà de notre mémoire^ ». Cet empiriste résolu ne manque certainement pas, au fond, de voir que l'induction et la croyance opèrent l'extension dont il s'étonne, et comblent les intervalles inoccupés de la conscience. Mais ne pouvant, à la suite de ses analyses, employer la substance (dont il voit bien qu'il n'a point l'idée en tant que réalité) pour remplir cette fonction, il reste court; il croit que quelque chose manque à là science; il ne réfléchit pas que, sans cette induction et cette croyance naturelles, l'esprit, ni dans les théories ni dans la vie pratique, ne saurait faire un pas au delà de chacune de ses impressions immédiates; que tous les pas que l'esprit fait, puisque la substance n'est qu'une image, sont pour reconnaître des lois, les affirmer et les étendre; qu'il n'y a point de science qui établisse rien de plus, ou qui soit capable de rendre expérimentales jusqu'au bout les généralisations de l'expérience; que l'étude de l'esprit par lui-môme est logée à la même enseigne que ses autres études, et qu'enfin c'est une illusion grossière, une duperie des sens, que de chercher, pour les réalités de la pensée et du monde, quelque chose de plus substantiel et de plus assuré que la constance et l'uniformité des rapports de coordination et d'enchaînement des idées et des phénomènes. Ces rapports généraux, étendus par la croyance au delà de ce que l'expérience fait connaître, ce sont les lois.
Si les défenseurs des « intérêts moraux », ou des doctrines réputées les plus propres à les sauvegarder, consentaient à se placer au point de vue de la croyance et des lois, ils ne pourraient n'être pas frappés d'un résultat de la méthode phénoméniste : à savoir que la thèse de l'identité personnelle, ou permanence de la personne, dans le sens oii, selon cette méthode, on doit la comprendre, n'est pas obtenue par un procédé autre, et en lui-même plus rigoureux, que peut l'être la thèse de la vie future, ou de l'identité et de la permanence prolongées par l'induction et la croyance jusqu'après la dissolution de l'organisme actuel, dans un état futur. De part et d'autre, il ne s'agit de rien de plus ni de moins que d'un ordre et d'un enchaînement de phénomènes, à quoi l'idée d'une substance est complètement indifférente et
1. Voir le Traité de la nature humaine de Hume, 4° pai:tie; section 6,, et l'Appendice i dans la traduction Renouvier et Pilloïi.
inutile; et je dis induction^ parce que, n'ayant qu'une simple connaissance de fait de Tordre actuel constitutif d'une conscience et de sa possibilité, ignorant tout de son origine et de ses autres liaisons qui lui font un corps, je ne trouve aucune difficulté, si j'ai pour cela des motifs, à supposer que cet ordre actuel est un ordre partieL relatif à des ordres semblables, antécédents et conséquents, en d'autres conditions. Un ordre conséquent sera, d'après les notions ci-dessus, la même personne, si la série des phénomènes dont il doit se former se lie à la série actuelle par la mémoire, etpar le sentiment d'identité personnelle qui dépend de la mémoire, quels que soient d'ailleurs les changements intervenus à d'autres égards, et les intervalles de temps ou de lieu interposés. Différentes hypothèses physiques ou cosmiques prêtent aisément le secours de l'imagination à ce postulat d'une vie future, pour qui se tient fermement à la logique de la théorie des lois sans recourir aux fictions substantialistes*.
Il reste à savoir quels sont les motifs de croire. Ceux que, dans l'état actuel d'une personne, on peut regarder comme employés à l'œuvre de la croyance en sa propre identité sont le désir d'être et de vivre, joint à cette volonté, à cette activité soutenue, à ce travail qui, à mesure du progrès de la réflexion, à l'état de veille, sont constamment tendus à relier, ordonner, diriger des états de sentiment et des associations d'idées dont le relâchement, l'incohérence, l'échappement à l'hégémonie intérieure produirait l'aliénation temporaire ou la perte même de la personnalité. Il est donc juste de dire que l'homme, affirmant son identité, n'affirme pas seulement ce qu'îZ est, mais encore ce qu'f7 fait. Le sentiment de son effort et de sa liberté est certainement un élément, le premier peut-être, du sentiment de son identité. Il ne jouit plus de l'intégrité du premier, et c'est pourquoi il peut être infidèle au second, dans la folie. Il est vrai que l'induction tirée de la vie présente à la vie future diffère de l'affirmation de l'identité de la personne actuelle disséminée dans un nombre indéfini d'actes et d'états divers ; — perceptions distinctes,, existences distinctes, entre lesquelles nous ne percevons pas de lien réel, disait Hume; — il en diffère surtout en ce que nous ne pouvons plus compter que sur une œuvre secrète de la nature, divinement conduite, pour reproduire et coordonner, dans un temps à venir, nos phénomènes dont la mort rompra tout à l'heure le cours : nous mettons du nôtre à la conservation, nous n'en pouvons rien mettre à la renaissance de notre Sentiment et
1. Voir les Essais de critique générale. Deuxième Essai, § xx et
LA LOI DE l'iNDIVIDUATION 389
de notre Mémoire, si ce n'est pourtant en guise d'attente et de préparation, si nous avons la foi; mais, quoique Thypothèse porte, dans ce dernier cas, sur quelque chose qui ne dépend pas de nous, il ne laisse pas d'y avoir, dans le premier, un pas du même genre à faire pour la croyance à l'identité; c'est une loi à affirmer, et rien de plus, l'esprit ne pouvant aller plus loin, ni percevoir ni comprendre telle chose qu'un lien substantiel. Or, cette loi, l'expérience nous en montre un produit dans nos phénomènes actuellement assemblés; la raison morale nous en fait prévoir un semblable, relié à celui-ci, pour un état futur. Les motifs de croire sont d'ailleurs les mêmes que pour le postulat kantien de l' « immortalité » ; mais la substitution du phénoménisme et de la théorie des lois à la doctrine du noumène donne à la question, réduite à des termes positifs, un caractère tout particulier.
Le problème de l'individuation, insoluble pour le substantialisme, ou, pour mieux dire, supprimé par la logique de la métaphysique réaliste, apparaît avec une clarté singulière dans la théorie des lois. Que nous montre, en effet, la nature vivante, à la lumière de cette théorie ? A quoi voyons-nous les lois employées essentiellement dans l'univers? A nous représenter les propriétés générales des corps? Mais ces propriétés n'existent qu'autant qu'elles sont représentées, et la représentation implique des sensations ou impressions, qui elles-mêmes impliquent des consciences. Il n'y a de rapports, il n'y a de lois que pour les consciences, puisque c'est là seulement que des relations peuvent être connues et définies. L'opération la plus profonde et la plus nécessaire, au sein de la production totale des choses, est donc celle qui fait être des consciences, c'est-à-dire qui fait être des rapports de sujet à objet, c'est-à-dire qui donne naissance à des individus conscients.
La loi de l'identité personnelle, en son application à l'individu capable de conscience réfléchie, dépend d'une volonté et d'une croyance qui opèrent sur l'expérience de phénomènes successifs, affectés d'un commun rapport de moi à non-moi. C'est ce rapport que la croyance réduit à l'unité. La même loi, prolongée dans une vie future, est une induction de la même croyance, une généralisation de la même identité, une affirmation, la seule complète, de la parfaite individuation, qui suppose la permanence.
C'est assez l'habitude des philosophes qui combattent le phénoménisme, et se rendent bien compte du lien de cette méthode avec r « idéalisme », d'appliquer ce dernier mot tout court à la désignation de la doctrine qu'on a cherché à définir plus précisément par les termes d' « idéalisme subjectif absolu », ou « égoïsme
méthaphysique » ou « sémétipsisme ». La réduction des êtres, ainsi que de la connaissance des êtres, à des représentations et aux lois de la représentation serait, à ce compte, la négation de toute conscience au monde, hormis celle du moi particulier à qui Ton prête une opinion pareille. Pourtant le sémétipsisme n'a pas droit au titre de doctrine réelle : ou il n'est que le moment du passage du doute cartésien méthodique (ou du phénoménisme pyrrhonien) à Taffirmation de la réalité externe ; ou il est la position instable du penseur prêt à se rendre au monisme dogmatique par ridentification du moi individuel au moi universel (comme dans Tidéalisme de Fichte ou dans celui de Schopenhauer). Il faut avouer que le langage ordinaire de Kant a favorisé l'erreur d'une signification égoïste du princier criticiste de la connaissance. D'une telle interprétation, la doctrine de la substance a dû naturellement ensuite faire sortir le monisme. Mais le sens de l'idéalisme phénoméniste uni à la théorie des lois et aux croyances objectives et morales est tout l'opposé de la métaphysique égoïste ou moniste; car, en envisageant la conscience à tous ses degrés, dans le monde entier, on satisfait à la fois au sentiment de la réalité et de l'individuation, et à celui de l'ordre universel^ sans s'écarter, pour le fond, de la notion de l'être, àuprimum et iinicum noscibile, la représentation, le phénomène.
Ajoutons enfin, pour achever déclaircir la notion phénoméniste de l'être, que si la définition de l'être individuel par la fonction et par la loi, dans le sens expliqué ci-dessus, comprend bien tout ce qui est pour nous l'objet d'une connaissance réelle, si elle est exigée par une méthode que nous devons dire la seule scientifique, l'imagination ne laisse pas de conserver son emploi légitime pour nous aider à raisonner et à parler. Dans la philosophie, comme dans la grammaire, c'est une forme de l'esprit de poser des sujets et des attributs. C'en est bien une de personnaliser les sujets impersonnels et insensibles pour exprimer certains de leurs rapports, comme s'ils avaient des intentions et des volontés, que nous savons leur être étrangères I Mais l'idée de substance est d'un emploi indispensable, et c'est ce qui fait qu'on s'y trompe, et qu'on l'érigé en entité, qu'on la réalise. La substance, en une acception cette fois logique, nécessaire et irréprochable du mot, est une catégorie, un concept universel abstrait, dont l'usage est forcé pour la représentation des phénomènes qui s'agrègent et se désagrègent en tant de manières diverses, qui s'offrent à l'expérience en des composés dont les éléments diffèrent tellement les uns des autres, quand nous considérons ia nécessité ou la stabilité de leur présence pour constituer des groupes d'une même dénomination. De là l'imagination du sujet