‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 188 sur 194 · LE SENS CORRECT DU MOT SUBSTANCE · texte numérisé non relu

LE SENS CORRECT DU MOT SUBSTANCE

en soi, sujet absolu, comme d'un porteur de tous attributs, modes ou accidents, au lieu de l'idée rationnelle de la relation,", entre un ensemble coordonné de ces qualités et l'une de celles^ qui paraissent caractéristiques du groupe. Nous pouvons juger cette dernière qualité inséparable et fixe, ou, au contraire, plus ou moins variable et séparable, sans que, pour la distinguer, nous ayons à sortir de la conception principale que nous avons et gardons du tout. Mais, et c'est ce qui nous reste à bien comprendre, le rôle de l'imagination devient légitime, si, renonçante poser des sujets absolus, nous usons de la liberté d'en définir de relatifs, qui nous servent à réunir un petit nombre de qualités essentielles et caractéristiques, propres à fixer nos idées sur les êtres, tout en ne changeant rien à la notion correcte que nous en avons établie. Tel est le sens que prennent les monades et les atomes, dont la méthode phénoméniste n'exclut pas l'idée.

On sait combien la notion de l'atome a pris de formes différentes; mais, depuis les corpuscules solides, invariables, des anciens atomistes, jusqu'aux parties indéfiniment divisibles d'étendue pure de Descartes, — qui, pour cette raison, n'usait pas de ce nom d'atome, — et aux particules attractives ou répulsives des newtoniens, et aux éléments spécifiques de la chimie moderne, dont la théorie mécanique tend à réduire les propriétés fondamentales à la figure et au mouvement, — réduisant même au besoin la figure de l'atome à un point — l'atome a toujours été le point de vue sous lequel on tâchait de se représenter l'être sans y employer d'autres qualités que celles qui se rapportent au lieu, à l'occupation et aux changements du lieu, et aux conditions du mouvement communiqué, résumées sous le nom de force. Cette sorte de construction de l'idée de l'élément matériel, incomplète comme elle est, et malgré l'incertitude qui reste attachée à la définition de l'atome, a son utilité pour donner un sujet exclusif (et par là même fictif) à des propriétés des corps que la physique et la chimie considèrent en faisant abstraction des autres propriétés, et pour fournir des moyens d'expression aux hypothèses destinées à les systématiser.

L'atome est donc une abstraction, et ne deviendra jamais autre chose qu'une abstraction, alors même que la physico-chimie s'arrêterait à un mode unique et définitif d'en représenter le concept. La matière elle-même, agrégat atomique, ne saurait être qu'un sujet abstrait, parce que les qualités dont nous composons son idée sont toutes tirées de nos représentations de forme externe, c'est-à-dire de l'une des faces seulement de nos représentations, d'une face qu'il faudrait et que nous ne pouvons pas sans contradiction supposer réalisée séparément, hors de toute

conscience (dans un espace en soi). Il n'en est pas de même du concept de la monade, dans lequel on fait entrer un faisceau de qualités où rien ne manque d'essentiel de ce qui constitue l'existence complète au point de vue de la conscience, et où rien ne prend place de ce dont l'existence en soi serait contradictoire. Quand nous imaginons, dans la monade, une puissance appétitive^ ou faculté de désirer, pouvant aller jusqu'à la poursuite réfléchie des fins ; une puissance perceptive, qui comprend la représentation des choses dans le temps et dans l'espace, et peut s'étendre jusqu'à l'entendement et au jugement formel de toutes les sortes de relations; et une puissance active, ou pouvoir de modifier par ses déterminations certaines déterminations extérieures, et enfin même de disposer librement des premières, c'est une idée totale d'être ou exister que nous avons. Le sujet que nous formons de la sorte n'a rien de fictif, excepté le concept même de sujet, si nous le réalisions, mais dont nous ne devons nous servir que comme de signe ou symbole pour marquer la réunion coordonnée des éléments d'une fonction de phénomènes. Ce signe est pour l'esprit un secours tout pareil à celui qu'il tire des autres universaux de toutes catégories, qui ont pour lui une réalité idéale en ce qu'ils lui servent à penser des rapports généraux très réels, mais qui n'ont pas la réalité pour eux-mêmes.

Il arrive souvent que les philosophes dont les doctrines renversent des notions accoutumées, auxquelles l'usage a affecté des termes convenus, s'arrangent pour conserver ces derniers avec un autre sens, pour ne pas renoncer tout à fait à la faveur dont ils sont l'objet dans l'opinion publique. Gela peut s'appeler mettre les mots de son côté, moyennant des définitions nouvelles. L'histoire du mot liberté fournirait, si c'était le lieu, une curieuse illustration de cette ruse des penseurs. La méthode phénoméniste pourrait s'accommoder pareillement du mot de substance, et elle trouverait à cela un avantage, mais plus que balancé par l'inconvénient des idées associées à ce mot par l'habitude : inhérence, contenance, manifestation, développement, déterminisme, unité de sujet finalement. Quoi qu'il en soit, on définirait en ce cas une substance : une coordination de phénomènes, une coordination d'' existences corrélatives, tant constantes que successives, à peu près comme Leibniz définissait l'espace un « ordre de coexistences possibles ». On étendrait aux phénomènes compris sous les autres catégories l'idée leibnitienne de l'ordre relatif à l'espace, et on y joindrait, là où il est prédéterminé, Y « ordre des successions », 1' « ordre des changements », r « ordre des possibilités inconstantes connexes »,

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