‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 189 sur 194 · LA SUBSTANCE DANS LE LEIBNITIANISME · texte numérisé non relu

LA SUBSTANCE DANS LE LEIBNITIANISME

que Leibniz prenait à part pour lui servir à la définition du temps. Selon cette nomenclature, on entendrait par les existences, qu'on ne distinguerait point des réalités, les choses en tant qu'objets et sujets de perception, c'est-à-dire les phénomènes eux-mêmes, mais inséparables des ordres ou lois que d'ailleurs toute perception et possibilité de perception supposent.

On ne fait jamais assez attention que c'est ainsi que, au fond, Leibniz a entendu la doctrine de l'être. Il en a fait, pour la connaissance, une théorie des lois. Non seulement ce grand penseur a, par son « hypothèse », toujours si mal comprise, de l'harmonie préétablie, substitué une loi, — la loi de l'organisation des correspondances entre les perceptions des différentes monades, qui sont les êtres substantiels de l'univers, — à la place de la fiction des causes transitives, et de Vinflux imaginaire de ce qui affecte dans ce qui est affecté ; non seulement il a tenu que les phénomènes sont réels, et que la matière n'est pas une substance, mais, si l'on veut bien regarder à la manière dont il définit la monade ou « substance simple », on verra qu'il n'y fait entrer d'autres notions que celles : 1° des ^Dhénomènes internes d'une conscience donnée : « perception et appétition » ; 2° de la multiplicité de ces phénomènes, c'est-à-dire de la loi des rapports constitutifs et des changements qui sont des modifications réglées de la monade : cette multiplicité, en dépit de ce qu'on appelle sa simplicité, constitue sa nature et son développement, lequel n'est pas d'une moindre extension que celle de la création tout entière; 3° des rapports entre les modifications de la monade et les choses, ou composés externes, dont elle a la représentation en elle ^ Le terme de substance aurait donc un emploi tout nominal, si ce n'était que Leibniz entend que toute la série des modifications et changements d'une monade quelconque soit éternellement préordonnée, tant en elle-même que dans ses rapports avec les modifications et changements de chacune des autres cl de toutes, sans aucune exception ou dérogation possible à cette

(. « Une monade en elle-même, et dans le moment, ne saurait être discernée d'une autre que par les qualités et actions internes, lesquelles ne peuvent être autre chose que ses perceptions (c'est-àdire les représentations du composé, ou de ce qui est au dehors, dans le simple) et ses appétitions (c'est-à-dire ses tendances d'une perception à l'autre), qui sont les principes du changement. Car la simplicité de la substance n'empêche point la multiplicité des modifications qui se doivent trouver ensemble dans celte même substance simple; et elles doivent consister dans la variété des rapports aux choses qui sont au dehors. » (Leibniz, Principes de la nature et de la grâce fondés en raison, n" 2.)

institution a priori de tous les phénomènes de l'univers. La doctrine leibnitienne de Tharmonie préétablie est ainsi, sans aucun doute, liée à celle d'un substantialisme évolutioniste : néanmoins, ce n'est pas en elle-même, ou en tant que substitution de la loi à la causalité, partout où il y a réellement loi et enchaînement nécessaire, que cette doctrine présente une si grande affinité avec les systèmes de développement éternel d'une substance dans laquelle tout est contenu; c'est uniquement par suite de l'adoption du principe du déterminisme absolu, universel. Mais l'idée de substance, considérée à part de la conception déterministe, ne laisse pas, comme on vient de le voir, d'être exclusivement dépendante des idées de phénomènes et de lois.

Le lien des monades dont tous les .composés, tous les êtres soumis à notre expérience sont faits, en d'autre termes, la coordination elle-même, ne saurait être, selon les principes criticistes de la connaissance, autre chose qu'un ordre de représentations, donné, par conséquent, sous la condition d'existences conscientes. C'est donc au leibnitianisme encore que nous sommes conduits en cela, et nous devons dire, — en continuant notre propos d'user d'une définition nominale : — une subatance est une monade; mais avec cette différence que, en adoptant la réduction des communications (actions exercées et subies des monades) à une harmonie, à une loi, nous n'admettons pas, comme Leibniz, que la série entière des modifications de toute monade soit arrêtée d'avance et de tout temps avec sa place et ses rapports invariablement définis dans l'univers. Le déterminisme ne souffre d'individuation que dans les mots. Mais la théorie des lois n'implique point la soumission constante de toute monade, en tout acte, à une loi. L'action d'une monade libre, là où elle s'exerce, quand elle s'exerce, est une volonté, cause de déterminations internes; là seulement est une cause et un effet dans le sens rigoureusement propre des mots; puis, c'est en vertu d'une loi que se produisent ces modifications correspondantes des autres monades, qui sont dites improprement les effets de cette cause. Tel est le sens que le criticisme donne, en les faisant siens, au monadisme et à l'hypothèse de l'harmonie préétablie.

Leibniz, au début de sa Monadologie, dit qu' « il y a des substances simples, puisqu'il y a des composés [composita) ». Ce n'est pas que, à l'occasion, il évite d'employer le mot de substance composée'^ mais alors, comme ici même, il ajoute que « le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatum de simples », que « les composés, ou les corps, sont des multitudes » ; et on le voit si peu occupé de chercher quel peut être le lien des parties

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