LA SUBSTANCE DANS LE LEIBNITIAMSME
de cet assemblage (c'est une autre de ses expressions) qui est un corps, que toute son attention, au contraire, est de bien expliquer qu'il n'en faut point, ou du moins que c'en est un suffisant que cette correspondance, cet ordre de la création, en vertu duquel toute détermination d'une raonade, encore que privée de communication (de fenêtres sur le dehors) et tirant tout ce qu'elle a de sa propre nature et de sa vie intime, est en rapport avec les déterminations de toutes les autres monades de l'univers, dont elle est ainsi le tableau. Gomment se fait-il qu'on trouve Leibniz, à l'époque même à laquelle appartiennent sa Monadologie et ses Principes de la nature et de la grâce, occupé, et se donnant pour cela une peine extrême, à définir, dans un corps, ou composé de monades quelque chose qui ne soit pas dans ces monades, et qui explique les propriétés du composé comme tel? C'est dans sa curieuse correspondance avec le P. des Bosses qu'est ce travail étrange, prolongé pendant plusieurs années (1712 à 1716, année de sa mort), abandonné, puis repris. Il n'entend pas pour cela renoncer à ses propres idées; il veut bien, seulement, faire comme s'il ne les avait pas. Il expose, à divers endroits de ce conimerciurn epistolicum (édition Dutens, t. II : — Erdmann, dans son édition, a suivi Dutens et a fidèlement reproduit les fautes d'impression ou de lecture de son prédécesseur), avec autant de concision et de force que dans ses écrits les plus systématiques, sa manière de voir propre sur le temps, l'espace, la matière, les monades, l'incommunicabilité et l'harmonie. C'est donc bien la substitution de la fonction (perception et appétit) à la substance, et de la loi à l'action transitive. Mais, d'autre part, il s'efforce, lui philosophe, et, en religion, de la confession luthérienne, de fournir une théorie conforme aux notions de l'Ecole, acceptable aux PP. Jésuites, et qui explique la possibilité de la transsubstantiation! Se détournant, en faveur de cette élucubration, de sa doctrine des substances simples, dont l'unique lien est une harmonie, il se met à la recherche d'un vinculum substantiale, capable de former des substances composées, et se jette en plein dans les abstractions scolastiques : matière première, puissance actii'e, puissance passive, principes dHmpulsion et de résistance résidant dans les corps. Il n'est pas, chemin faisant, sans tomber dans quelques embarras et quelques incohérences (ce qui n'est vraiment pas étonnant, en sa complaisance à bâtir sur un terrain qui n'est pas le sien). Il en convient lui-même (voir la lettre du 30 juin 1715, dans le t. VI de Dutens) : a Je ne sais, écrit-il, si ma dernière réponse au sujet des monades vous a plu. Je crains que ce que je vous ai écrit à diverses époques sur cette matière ne soit pas aussi cohérent qu'il le faudrait, parce que je n'ai
traité qu'à Toccasion de vos lettres cette question de la manière d'élei^er les phénomènes à la réalité, ou des substances composées. »
Jamais philosophe ne fit plus que Leibniz, avec la meilleure intention du monde, pour que le sens profond de sa doctrine échappât au public, et même à des hommes dont il essayait de se faire des disciples. Aussi a-t-on pu croire qu'il n'avait composé sa théorie paradoxale de la communication, — ou plutôt de la ndn-communication, — des substances, qu'en se jouant, sans y ajouter foi et sans avoir lui-même aucune conviction réelle. (Voir Y Avertissement en tête du Recueil de diverses pièces de des Maizeaux.) Cette effrontée calomnie s'explique par ce qu'on a appelé plus tard l'éclectisme de ce grand dogmatique, et qui était chez lui un extraordinaire esprit politique de conciliation, une condescendance à accueillir, à formuler lui-même certains à peu près de ses idées les plus caractéristiques, afin de les rendre accessibles aux gens de routine. De là la forme, qu'il a donnée vulgairement à l'harmonie préétablie, d'un accord entre l'esprit et le corps^ comme si le corps était autre chose qu'un assemblage de monades à l'état de flux continuel, et que l'accord ne fût pas uniquement entre toutes les monades de l'univers, considérées dans leurs phénomènes internes, qui sont tout ce qu'il existe de phénomènes possibles! Et de là la fameuse comparaison des (.< deux horloges », et un langage accommodé aux vues des communs partisans des substances.
C'est ainsi que Leibniz a préparé de ses propres mains les expositions ininlelligentes de ses idées, dont tant d'historiens de la philosophie, tous les écrivains de l'école éclectique, en France, et les articles de la Biographie universelle, dans les deux éditions de cet ouvrage, offrent des spécimens à choisir. Autre méprise, sur un autre point capital : Leibniz, par un procédé de terminologie, celle fois plus ordinaire aux philosophes qui ont à faire passer le panthéisme pour une doctrine de liberté .morale, Leibniz a présenté comme essentiellement actives ses monades, qui ne sont que spontanées, chose fort différentes (et même contraire, si c'est de libre arbitre qu'il s'agit); il a nommé les âmes, ces monades supérieures, des forces libres, tout en les qualifiant lui-même d'automates spirituels, qui ont en Dieu leur première et véritable force motrice; et il a confondu la liberté avec la pure dépendance interne, ou dépendance de soi, d'une nature donnée et éternellement réglée en tous ses états et ses actes. L'emploi prestigieux des termes d'activité, force, effort, énergie, entélé* chie a causé, un siècle plus tard, l'énorme contresens de l'interprétation du leibnitianisme par Maine de Biran.