‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 23 sur 194 · LA QUESTION DE LA CERTITUDE XXXI · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE LA CERTITUDE XXXI

De la volonté : les systèmes, par le fait seul de leur extension sans bornes, de leurs variations, de leurs retours et de leurs luttes interminables, prouvent pratiquement qu'il n'existe pour la certitude ni une fonction intellectuelle, évidente à la manière d'un pur phénomène, inniable comme une sensation actuelle, ni une affection nécessaire et universelle, une passion commune irrésistible. Il y a donc lieu pour le vrai comme pour le faux à cette détermination personnelle qu'on nomme volonté.

De deux choses l'une : ou la volonté n'est pas libre; dans ce cas, la nécessité se charge de nous apprendre par expérience que sa loi distribue entre nous le vrai et le faux, et nous oblige également et respectivement à nos affirmations, de sorte que la certitude n'existe point ou se contredit, ce qui est tout un. Ou la volonté est libre; alors c'est elle qui décide du vrai et du faux, combinée avec nos autres fonctions. La conscience reconnaît universellement la possibilité de l'erreur : si elle ne se détermine en rien, elle se suicide; si elle se détermine, elle peut se tromper en tout.

Donc, en dehors du phénomène mental comme tel, que nul n'a nié ni pu nier sans l'affirmer au même moment, la certitude est relative à la conscience qui la pose. La certitude est une assiette morale et se compose d'actes de croyance. Seulement la croyance dont il s'agit invoque des motifs d'ordre universel, tirés de l'existence et du développement normal des fonctions humaines.

La question de la certitude ne fut nettement posée qu'après les pyrrhoniens et par eux. L'école pyrrhonienne, suscitée par les spéculations contradictoires de l'ancienne philosophie grecque, ne reconnut rien de certain que le phénomène actuel. Son affirmation ea

XXXIl INTRODUCTION

cela n'impliquait point contradiction, étant elle-même proposée comme phénoménale, historique, et comme formule de l'acte d'une conscience qui, après examen et recherche, se suspend. La suspension est un fait et non pas un dogme.

Les épicuriens s'attachèrent ensuite à l'évidence des sens comme critère de certitude. On leur objecta les erreurs connues des jugements assis sur l'apparence sensible.

Les stoïciens admirent une compréhension immuable et certaine du vrai conforme à la nécessité de la raison. On leur opposa la compréhension pareille des philosophes qui embrassaient, en qualité de certainement vrai, le certainement faux des stoïciens.

Quelques Nouveaux Académiciens qui passèrent condamnation sur les dogmes s'occupèrent de remplacer la certitude abandonnée par la vraisemblance et la probabilité.

Descartes crut atteindre, par l'intermédiaire de la conscience, les vérités qui s'y produisent en dépassant le phénomène. Comme il était difficile qu'il se fît l'illusion de franchir rigoureusement cette limite, au fond c'est une vive et naturelle croyance qu'il entendit poser. Mais il n'en reconnut que le caractère intellectuel, appelé communément évidence.

Leibniz se flatta de réduire apodictiquement la science à deux principes évidents, celui de la contradiction et celui de la raison suffisante, tous deux niés par différentes écoles. Eussent-ils été certains de la manière qu'il les voulait, encore se trompait-il, et Kant a signalé bien d'autres principes que l'analyse ne ramène pas à ceux-là.

Cette même évidence cartésienne conduisit Spinoza, Malebranche, Locke, Berkeley, Condillac à des théories

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