‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 30 sur 194 · LA QUESTION DE LA CERTITUDE XXXIX · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE LA CERTITUDE XXXIX

même la théorie morale de l'homme réclame la donnée d'une fonction de commencer partiellement des séries des phénomènes; et c'est toujours le même mystère, s'il est permis de donner ce nom aux faits qui ne se peuvent réduire à d'autres faits, et en un mot de le donner à l'existence.

La certitude réduite à l'individualité et à la croyance créerait une situation morale intolérable au commun des hommes, à qui manquent également l'énergie, le savoir et une inspiration propre. Le philosophe, le révélateur lui-même, à l'extrême opposé, se soutiennent difficilement seuls dans la conviction ou la foi qu'ils se font. Il y a donc une contre-partie nécessaire de la certitude individuelle.

Le consentement universel n'existe pas de fait, et celui des majorités, s'il y pouvait suppléer, est sujet à varier sous de nombreuses conditions, tout comme celui des individus, proportion gardée. Ainsi, jamais l'approbation d'autrui ne saurait avoir la valeur d'un critère. Et pourtant là est le fondement d'une satisfaction cherchée par chaque personne, une incontestable matière de motifs pour la certitude qu'elle peut atteindre.

La volonté individuelle est souveraine jusque dans l'acte de soumission qu'elle fait à une certitude étrangère, et quand même celle-ci serait générale ; car un homme libre ne se rend à une autorité quelconque qu'après en avoir jugé le poids, qu'après en avoir par conséquent dominé et pu rejeter l'empire. Mais enfin il faut de ces autorités à la conscience, et si elle n'en trouve pas d'établies à son gré elle travaille à en établir.

La personne elle-même étant et se connaissant muable a besoin de se fixer une fois pour toutes par la volonté

XL IINTRODUCTION

dans un ordre d'affirmations, et de devenir une autorité à ses propres yeux, dans la suite de ses efforts et de sa conduite. C'est un véritable contrat de soi avec soi pour poser l'acquis antérieur quelconque en manière à' a priori et de loi pour l'avenir.

A ce contrat personnel, ordinairement instinctif, il se joint, surtout dans l'ordre moral et pratique, un contrat social implicite, qui stipule et règle les points sur lesquels les hommes croient s'accorder, et s'accordent en effet à peu près et en principe, à chaque époque et dans chaque nation, sans s'être consultés.

Que les hommes s'estiment ainsi liés par un ensemble de droits et de devoirs, quelque obscure et confuse que se trouve souvent cette convention tacite, leurs relations naturelles, en dehors du droit positif, et leurs débats mêmes en rendent témoignage. (Ce droit positif lui-même n'a pu se former et s'établir qu'en supposant un droit naturel antérieur, et ce droit naturel étant un lien réciproque est de sa jiature un contrat social.)

Le contrat social est, par le fait, et pourvu qu'on se place dans la série, non à l'origine de l'histoire, un contrat coutumier et non plus simplement naturel. Il se compose de coutumes et de traditions, qui se formulent et se modifient en conventions positives, en lois, sur certains points, et qui surtout, pour meilleure sanction et garantie, s'adjoignent des pouvoirs en partie fondés sur la raison, en partie sur les affections d'espérance et de crainte et sur quelques autres.

Alors Yautorité di pris corps. C'est toujours néanmoins l'approbation d'autrui, la conscience d'autrui plus ou moins multipliée et généralisée dans le présent et dans le passé, qui en est le fondement aux yeux de chacun.

1. On trouvera, dans le Quatrième Essaie des développements sur ces thèses, qu'il est si facile de mal comprendre et sur les suivante

Page 1