RÉSUMÉ. PLAN
Lorsque Descartes fit du doute universel un moment préparatoire du système des connaissances certaines, on lui objecta l'impossibilité de soustraire l'entendement au joug des pensées dont en effet l'on ne doute pas. Luimême fut loin de porter l'effort à cet égard jusqu'aux limites du possible. Les dogmes traditionnels de la philosophie, la substantialité, la causalité, s'imposèrent à lui sans critique, comme si ces grandes abstractions réalisées eussent pu partager l'évidence première des phénomènes. Il est difficile à un philosophe d'échapper aux conditions de son éducation et de son siècle; il lui est impossible, en réglant les premières données qu'il accepte et veut tenir pour indubitables, de ne point les choisir et les disposer de manière à préparer la déduction commode des propositions dont il est d'avance persuadé, et qu'il destine à former son établissement définitif.
Pénétré de cette vérité de morale, aussi bien que d'histoire et de bon sens, au début de ces Essais, je n'ai ni subi ni cherché à produire l'illusion d'un commencement tellement logique et nécessaire que rien ne fût admis ou supposé auparavant. Je ne me suis dissimulé ni
'essais de critique générale. V- — 1
ce que je devais à mes devanciers et à l'histoire entière de la métaphysique, ni le but que mes études et mes réflexions me faisaient apercevoir à l'issue de ma propre spéculation, en quelque ordre qu'elle fût conduite. J'ai dû m'abstenir d'aborder en commençant le problème de la Certitude, un des plus complexes qui existent, et dont les véritables données ne sont point acquises à l'origine; mais j'ai procédé spontanément à l'exposition de ce que je croyais savoir, en apparence comme celui qui ignorerait la difficulté de démontrer tout ce qu'on avance, en réalité parce que la connaissant je la connaissais insurmontable.
Je suis donc entré de confiance dans le champ des thèses abstraites qui sont en possession d'exercer les philosophes depuis tant de siècles. J'ai embrassé la raison et ses procédés, sans contrôle, sans autre précaution que de borner les principes qui m'étaient nécessaires au petit nombre de ceux qu'on a rarement contestés, et dont fait inévitablement usage celui-là même qui les conteste. J'ai défini et précisé tant que j'ai pu. J'ai formulé des vérités générales sur la nature de la connaissance, que Kant me paraît avoir mises hors de doute, et que l'impossibilité de les développer pour les éclaircir, tant elles sont simples, rend seule obscures pour les esprits qui n'approfondissent pas. Enfin, j'ai tâché de m'approprier la substance des travaux les plus solides, anciens ou presque contemporains, pour tracer un tableau systématique des éléments irréductibles du savoir en général. Mais je n'ai pas poussé le système jusqu'à donner pour définitive, et surtout pour achevée dans sa forme et son développement, une œuvre qui, semblable à toutes les œuvres des sciences, exige des tentatives multipliées et une suite de vérifications.
Kant admit sans examen, dans son entreprise de la critique de la raison, non seulement la logique, mais encore la psychologie communément reçue. Cette faute ne l'empêcha pas d'être le grand novateur que l'on sait;