MARCHE ET RESUME DES PRECEDENTS ESSAIS J
ce qui prouve qu'il n'importe pas tant à l'analyse de se procurer des principes originaux, et de procéder avec une rigueur apparente comme d'une sorte de commencement absolu, que de creuser le sujet commun, de serrer de plus près les vérités connues, et d'éviter les fautes que l'histoire signale et les systèmes dont elle constate l'impuissance. On n'a plus alors qu'à se porter sans crainte aux conséquences extrêmes des principes avoués, car la timidité n'est pas faite pour le philosophe, et la logique ne trompe pas, la vérité ne se dément pas en se poursuivant. La timidité seule, appuyée sur un reste d'habitudes ontologiques, empêcha Kant d'apercevoir la conclusion formelle du criticisme : // n existe que des phénomènes pour la connaissance; les phénomènes et leurs lois, lesquelles sont aussi des phénomènes mais constants ou constamment assemblés ou reproduits, sont la réalité même.
Cette conclusion fut presque reconnue de Hegel, qui cependant la comprit mal, puisqu'il ne l'adopta pas. Mêlée à de grossières erreurs et au plus violent abus de la négation déguisée en l'indifférence ou ignorance forcée, nous l'avons vue reparaître sous une forme plus nette, et avec une origine bien différente, dans la philosophie dite positive et ensuite positiviste, dont elle est tout le fond sérieux, dans ces matières. C'est celle que je me suis d'abord attaché à mettre en lumière, dans la pensée, de plus en plus accusée, de montrer que la méthode qu'elle engendre est non seulement compatible avec les plus hautes aspirations morales, et avec toute croyance qui ne sacrifie point la raison, mais encore s'emploie très heureusement à poser les bases d'une foi rationnelle.
Ma première Etude m'a conduit, par l'analyse des phénomènes les plus formels du savoir, à marquer des limites nécessaires de la connaissance. J'ai dû reconnaître que la synthèse universelle est impossible à déterminer; que de quelque nom qu'on la nomme,
Dieu OU Monde, telle que les philosophes se la sont proposée, elle implique contradiction, perd le titre de science, et n'est pas même un mystère dont les termes soient intelligibles, car la raison n'y trouve qu'un vain assemblage logomachique, et le sentiment religieux voit s'y évanouir tout ce qui peut véritablement être son objet.
Parvenu à ce point, la nécessité de rétrograder m'a été démontrée. Je me suis demandé si, quittant le projet de la synthèse irréalisable, pour m'attacher à un sujet fini et tout entier compréhensible, l'Homme et ses fonctions, mon analyse, outre l'intérêt propre qu'elle ne pourrait manquer d'avoir, ne préparerait point des inductions de nature à remplacer les idoles de l'ancienne foi métaphysique et à satisfaire au besoin de croire sans offenser la raison.
J'ai donc abordé par une analyse nouvelle la série des faits qu'on appelle psychologiques. J'ai pour cela rattaché les fonctions humaines aux catégories de la connaissance en général, non pas tant d'une manière étroij<e et définitive, jusque dans les moindres parties, que pour trouver un fil conducteur et une base de classification du travail. Parmi les sujets dont j'ai traité de la sorte, l'étude des fonctions passionnelles et des fonctions volontaires m'a amené aux questions liées de la Liberté et de la Certitude, que je me suis efforcé d'épuiser. J'ai établi la réalité du libre arbitre, et comme une probabilité rationnelle, et comme une affirmation morale qui devient l'un des fondements de toutes les autres affirmations. J'ai défini l'état moral qui constitue la certitude humaine, recherché les titres et les degrés de crédibilité des principaux objets supposés de nos connaissances, et des principes dont mes propres travaux avaient dès l'abord et jusque-là impliqué la donnée. Enfin, des probabilités tirées de la loi générale de finalité, corroborées par la croyance morale qui s'y applique avec pleine conscience et les élève au rang de vérités