‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 54 sur 194 · QUESTIONS A TRAITER · texte numérisé non relu

QUESTIONS A TRAITER

certaines pour elle, m'ont permis d'inférer l'existence d'un ordre supérieur du monde, enveloppant nos phénomènes actuels, réglant les destinées des êtres et assurant l'immortalité des personnes. Toutes ces analyses ont été conduites, ces résultats obtenus, sans me départir de ma méthode, sans ramener par des voies détournées les idoles métaphysiques.

Ainsi, dans le Premier Essai, l'étude des principes de la raison pure et l'établissement des lois générales, ou catégories, aboutissaient à la reconnaissance des limites du savoir; dans le Deuxième Essai, l'analyse des fonctions humaines a conclu à la croyance morale et aux fondements d'une raison pratique sérieuse, élevée, nécessaire, si ce n'est suffisante pour tous, oii rien n'est réintégré ni impliqué de ce dont la raison pure a accompli la ruine. A la fin du premier se marquait le besoin de descendre des thèses les plus abstraites et des extrémités de la spéculation universelle à un sujet concret : l'Homme; en terminant le deuxième, je me suis trouvé, d'un côté, à l'entrée de la morale, de l'autre, sur la limite des religions, et j'ai senti la nécessité de donner une matière nouvelle à l'analyse : l'histoire. Jusqu'à quel point les considérations historiques sont utiles ou indispensables à l'auteur qui traite de la morale, cela même est à examiner et exige des considérations historiques. Il paraît aussi très probable que la morale, c'est-à-dire la recherche des lois générales des actes et des mœurs, ne peut être entièrement séparée d'une certaine connaissance de l'humanité sociale et des formes de son développement, quoique beaucoup de philosophes aient procédé comme s'ils ignoraient cette vérité. En tout cas, l'étude des religions dépend de l'histoire autant que de la critique philosophique, et l'on sait assez que la morale et les religions ont été souvent et intimement mêlées, certains esprits se refusent même encore à les séparer. Ainsi, tout me

porte à aborder, après une étude de l'Homme, où rien ne m'obligeait à sortir de la conscience individuelle, une autre étude de l'Homme dont le théâtre est l'histoire.

Toutefois, en suivant cette ligne naturelle de développement de mon sujet total, qui est la critique générale des connaissances, je ne dois pas laisser intactes d'autres questions qui s'y rattachent étroitement et dont l'analyse importe à l'éclaircissement de quelques parties encore obscures des deux premiers Essais. Après m'être occupé des vérités les plus générales, ou certaines ou probables, et du genre et des fondements de la croyance en ces mêmes vérités, touchant la Divinité, la Liberté et l'Immortalité, un ordre d'études non moins justifié, me conduit à aborder directement le problème de la Nature, et de la double face physique et morale sous laquelle il s'offre au philosophe. Il y aurait, en effet, à rechercher comment l'application des lois rationnelles, que nous avons irrévocablement admises, nous permet de nous représenter l'essence propre du monde extérieur et de ses êtres élémentaires; puis, avec quelle probabilité ces lois, jointes aux postulats nécessaires des sciences physiques et aux résultats acquis de l'observation et des théories, se prêtent à déterminer le fond et ce qu'on appelle les causes des grandes propriétés des composés qui occupent à nos yeux l'univers : vaste sujet, plein d'obscurité, suspendu entre la physique, la chimie, la biologie et les sciences descriptives, réclamé au besoin par les révélations et débattu entre les systèmes.

Je ne saurais prétendre à traiter également toutes les parties d'un problème si complexe, ni seulement à les indiquer toutes. La critique de tant de sciences dépasserait mon plan, et surtout mes forces. Mais la spéculation scientifique, fondée sur l'expérience, commence aujourd'hui à se porter assez avant et assez sûrement, et les principes que j'ai posés sont assez fermes, leurs exigences assez nettes, pour que je puisse espérer jeter

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