LA NATURE DE L ETRE SOUS L ASPECT LE PLUS GÉNÉRAL
J'ai étudié l'Homme et ses fonctions, défini la Certitude, la Liberté, la Croyance, enfin conclu de la Loi morale aux destinées de la Personne et à l'ordre suprême du Monde. Je reviens maintenant à l'idée de la Nature ; je m'efforce de la poser dans le plus haut degré de généralité où elle soit encore accessible à la connaissance, et de scruter les rapports intimes qu'elle soutient avec la loi de personnalité.
Dans la plus grande partie du développement de mes analyses, j'ai dû me fonder sur le dualisme inhérent à la connaissance qui se rend compte d'elle-même : la représentation en nous; des représentés hors de nous. Cependant, et dès le début, une généralisation forcée,
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des considérations d'un ordre logique tout à fait inévitable me conduisaient aussi à formuler en une thèse unique l'essence d'une chose quelconque.
Ce n'est pas que la recherche spéculative de VÊtre par les anciennes voies nous redevienne ainsi licite, ni que la nature des êtres soit déterminable autrement que par l'observation et la méthode des sciences physiques : mais le problème ontologique peut encore se poser sous une formule convenable. Et en effet la question suivante est très claire : Quelle est Vidée la plus générale sous laquelle il soit possible de réunir les êtres individuels? Y a-t-il une forme de certains d'entre eux que nous jugions également applicable aux autres, commune à tous, et quelle est-elle ?
Trois solutions sont offertes, et une seule est compatible avec nos principes. Puisque cet ensemble de phénomènes, que nous appelons un être, est nécessairement donné dans quelque représentation afin de tomber sous la connaissance; puisqu'il implique dès lors les éléments constants de la réprésentation ; puisque celle-ci distingue et réunit le représentatif et le représenté, formes inséparables en elle, et sans lesquelles elle ne serait point, il faut que l'un ou l'autre de ces éléments, ou tous les deux, entrent dans l'idée générale que nous nous formons d'un être quelconque, et en posent le fondement.
On peut donc supposer, ou que l'être quelconque, l'être en général, est de la nature d'un représenté pur, et s'obtient en éliminant de la représentation tous les caractères que nous regardons comme représentatifs : doctrine du réalisme matériel ;
Ou que l'être est défini par une aptitude représentative, dont les représentés ne seraient que des produits inconsistants, et non la contre-partie corrélativement nécessaire : doctrine des idées sans objets réels que la symétrie oblige de mentionner, quoique l'intelligence et l'énoncé même en soient malaisés:
Ou enfin que tout être réunit les deux éléments de la représentation, et, par suite, doit être admis en son entier à titre de réprésentation pour soi : doctrine de la réalité complète.
Le réalisme matériel est impossible à défendre, depuis les travaux du criticisme, car il ne reste rien de l'être, rien qui puisse qualifier le prétendu représenté, après qu'on a fait abstraction pour le concevoir : 1° de toute conscience propre à un degré quelconque, et de toute force modelée sur la causalité efficiente, et de toute passion expliquée par la finalité : finalité, causalité, conscience, dont les types sont donnés par nous dans la représentation humaine, et dont les concepts supposent toujours quelque chose de représentatif là où ils se réalisent; 2*^ de tout attribut physique dont la définition implique la sensibilité, c'est-à-dire implique la sensation même comme représentative; 3" des qualités inhérentes à la durée et à l'étendue, c'est-à-dire à ces lois générales de la représentation qui envisagées dans un représenté pur et en soi impliquent contradiction.
L'idéalisme insaisissable, qui correspond à la seconde hypothèse, a obtenu dans plus d'une imagination la forme d'existence d'un rêve, principalement dans l'Inde, mais aucun penseur n'a réussi à l'amener à l'état de système consistant. Les doctrines dites de l'égoïsme philosophique et de l'idéalisme subjectif absolu n'en sont que de timides essais, car elles cherchent à se rendre compte de l'apparence des représentés et finissent par dépasser cette apparence. Du moins font-elles de la conscience du philosophe un représenté constant pour elle-même, tant l'objectivité est irrésistible. Mais des analyses prolongées d'école en école et une longue expérience de la faiblesse des spéculations sur la matière pure ont été nécessaires pour nous faire comprendre que les deux systèmes exclusifs ont le même vice et se heurtent à la même impossibilité, celle de scinder les éléments inséparables de la représentation qui,
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:sortant de soi, ne pose jamais au fond que le semblable à soi.
La philosophie possède un troisième système : c'est celui qui se soustrait à la division ci-dessus en posant l'identité du représentatif et du représenté, inégalement manifesté, et progressivement développés en un même sujet, qui est Vidée. Si l'identité ne signifiait là que l'inséparable union de deux éléments distincts; si on n'admettait pas un sujet unique, inintelligible; si la conciliation des contradictoires n'était pas le fondement avoué de la méthode; si la substance et son développement qu'on expose n'exprimaient pas le panthéisme et le fatalisme, dont j'ai montré la faiblesse scientifique, et si la dialectique appelée à reproduire la série des mouvements de Vidée avait pu se constituer autrement que par un amoncellement d'abstractions pures et de déductions illusoires, je n'aurais sans doute qu'à -acclamer Hegel, révélateur de l'Absolu. Mais je n'ai de commun avec ce système qu'une pensée qui devrait être commune à tous les philosophes : la réduction de la connaissance tant objective que subjective à la représentation; et tandis que les disciples de Hegel tombent en extase devant l'histoire de Vidée, je voudrais me faire une idée des êtres individuels, de leurs natures universelle et particulière et de leurs rapports.
Il n'y a donc qu'une seule notion générale possible de l'être individuel posé pour soi dans la nature : c'est la notion générale de la représentation pour soi. Définir tels êtres particuliers, telles espèces d'êtres, c'est déterminer les espèces et les degrés de cette représentation pour soi, laquelle doit se trouver conforme, au moins en partie, à la représentation pour nous (sans quoi il n'y aurait point de communication de nous avec eux, rien d'intelligible pour nous de ce qui les constitue), et en partie se concevoir sur le fondement de l'analogie.
On voit que l'essence en général est fixée avec une -certitude rationnelle. Mais les essences individuelles ne
sauraient être atteintes par l'homme, en dehors de lui, qu'avec une probabilité plus ou moins grande, ou sur de simples conjectures, selon le degré d'éloignement dont les apparences témoignent.
Du point de vue qui nous est ainsi imposé, la théorie de la nature est une monadologie, mais qui diffère de la doctrine leibnizienne par l'élimination de l'ancien problème métaphysique. En effet, l'être étant une représentation pour soi, doit se déterminer par les attributs généraux de la représentation. On peut les nommer avec Leibniz, Force, Appétit, Perception, en comprenant sous le dernier terme les fonctions qui engendrent l'expérience et celles dont les lois la règlent et la modèlent. Mais il n'est plus permis de prendre pour un être la thèse absolue de la monade simple et inétendue. Les êtres, quels qu'ils soient, doivent rester placés en tout sous les conditions dont nous ne saurions affranchir la représentation en nous; car ce n'est pas une définition correcte qui peut les soustraire à aucune des catégories dont nos représentés empruntent leurs formes; c'est ce procédé de l'abstraction sans limites qui ne s'arrête que dans le vide parfait de la connaissance.
Nous considérons la monade réelle et finie sous deux notions concourantes : universellement, comme l'être réduit à ses proj)riétés les plus générales (et le genre devient espèce si nous limitons ces propriétés en définissant leurs degrés intensifs et la nature de leurs relations externes); particulièrement, comme l'être dernier, en sa plus simple expression, extrême composant des êtres supérieurs, dernière unité des groupes de phénomènes en lesquels se divise la nature. Nous n'admettons pas de composition pour l'être de ce composant, parce qu'il faut s'arrêter quelque part et ne point dépasser la représentation concrète et l'expérience possible. L'unité d'être doit donc se concevoir sans unité inférieure qui