PROBLÈME DE LA COMMUNICATION
siège est dans les êtres quelconques ; mais sitôt qu'elle a sa portée hors de la conscience de ceux-ci, elle suppose d'autres êtres en rapport avec eux et aussi nécessaires qu'eux à la production de l'efTet et à l'explication de la cause. Et quand ces êtres nouveaux semblent pouvoir être dits produits, engendrés par les premiers, encore alors il suffit d'avoir banni l'idée de substance et les symboles plastiques de fabrication et de transformation pour comprendre que les phénomènes supérieurs ou inférieurs sont déjà supposés relativement aux phénomènes inférieurs ou supérieurs que l'on regarde comme leurs causes, et par cela même qu'on les traite de causes. Nous touchons ici à la limite extrême de la connaissance. Le problème de l'origine d'un être en ce qu'il offre de propre et de nouveau n'est pas moins inabordable que celui de l'origine première des choses ou de l'existence en général.
Le problème de la communication des êtres est dans le même cas que celui de l'existence, dont il forme d'ailleurs le complément nécessaire. Il ne faut pas croire que pour admettre l'être comme représentation, la représentation comme force, on se rende compte de la loi générale en vertu de laquelle certains phénomènes donnés dans un être impliquent dans un autre être d'autres phénomènes. On dirait, à entendre certains professeurs de philosophie, que le système de l'harmonie des monades fut un produit bizarre de l'esprit de Leibniz. Mais ce qui est absurde, c'est d'imaginer qu'il soit possible d'expliquer comment une chose est la cause d'une autre chose. Le seul défaut de la doctrine de Leibniz, défaut qui n'existe que si on la prend pour une explication de la causalité, consiste dans l'hypothèse du préétablissement de l'harmonie, d'où résulte une solution apparente du problème qu'on ne fait pourtant que reculer. En effet, la causalité se retrouve dans les rapports extérieurs que se crée l'être chargé de préétablir l'harmonie.
Si cet être est supposé unique, en sorte que toutes
choses lui demeurent immanentes, elle se retrouve encore dans sa nature, dans le développement de ses actes internes : l'harmonie à laquelle cette causalité doit à son tour se réduire, à qui la rapporter? Délivrons-nous donc de l'hypothèse, et posons l'harmonie comme un fait universel irréductible. Nous nous verrons ainsi portés bien au delà du leibnizianisme en ignorance avouée, en savoir réel. Nous dirons : Le fait universel de la communication causale des êtres est identique à l'harmonie des phénomènes dans le temps ; cette harmonie se produit en tant que les représentations déterminent leurs rapports sous l'espèce de la force; elle est l'un des aspects et l'un des noms de l'ordre du monde, inséparable du monde.
Et si nous ne considérons pas, ainsi que Leibniz, au fond le faisait, un être unique immanent au tout du monde, mais un réel créateur, l'établissement de l'harmonie nous apparaîtra comme la création même, ou causation première, sur le double théâtre de la Causa sui et de la Causa mundi, toutes deux d'une essence impénétrable.
Celui qui aura regardé en face le problème de la cause, si l'on persiste à l'appeler problème, qui dès lors en aura compris l'insolubilité, — et il suffit pour cela qu'il envisage, d'un côté, la force dans sa propre conscience où il en possède le type unique pour lui, et d'un autre côté un effet de cette force posé extérieurement, c'est-àdire une force donnée extérieurement, et entre deux le vide complet de la connaissance, — celui-là se fera de l'ordre du monde une idée véritable, une idée, la plus haute et la plus irréductible de toutes, après celle de la donnée première ou actuelle des phénomènes quelconques. Que maintenant il étende aux autres formes essentielles de la Relation cet aveu qui vaut science; que de plus il reconnaisse le fait de la liberté dans la conscience humaine, après s'être rendu compte de ce que ce fait entraîne sur la question de la génération des phénomènes, et après avoir lu, compris et rejeté ce que
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les philosophes ont écrit en faveur de l'absolu, de l'infini, de la substance et de la préexistence éternelle des choses : la carrière interminable de l'analyse et des théories secondaires s'ouvre devant lui. mais il lui reste peu à approfondir en philosophie.
SUITE. — l'être physique, l'atomisme.
Nous pourrions descendre de notre conception de l'essence commune ou générale des êtres, pour suivre leurs séries offertes à l'observation et essayer de définir leurs principaux rapports. Mais il convient de séparer, j)armi ces derniers, ceux qui les déterminent sous des lois de quantité et de position. En effet, les propriétés numériques et géométriques des êtres sont en partie du domaine des principes, et il nous sera permis de les fixer indépendamment de l'expérience, et toutefois sans rien donner à la conjecture. Je n'entends pas revenir sur des questions déjà longuement traitées, comme celle de la continuité en général. Mais l'ancien problème philosophique du vide et des atomes, se présente ici d'une manière plus particulière et sous le point de vue propre de la physique. Il doit être résolu et il peut l'être, et rigoureusement, pourvu que les termes en soient nettement définis.
Si nous entendions par le mot atome une espèce d'étendue concrétée, dénuée nominalement d'éléments distincts, et propre à servir de substrat aux diverses propriétés mécaniques et physiques, nous devrions nier les atomes. En effet, l'étendue n'est pas une chose en soi, puisque si elle était une chose en soi, on pourrait, à la vérité, lui prêter des parties indivises, mais non point indivisibles, ce qui serait contre sa nature
d'étendue. Ses parties intrinsèquement réelles seraient donc multipliées et distinctes sans fin, et on tomberait ainsi, qu'on le voulût ou non, dans la contradiction attachée à la coexistence d'une multitude infinie actuelle d'éléments ^ De même nous repousserions le vide, s'il fallait le regarder comme un être d'étendue pure, existant indépendamment de toute représentation. Le plein des atomes et le vide de leurs intervalles sont confondus dans une seule et même impossibilité, celle de l'infini en acte, dont il faut les remplir. Lorsque Aristote opposa aux arguments de Zenon d'Elée la distinction de l'acte et de la puissance, une des idées mères de sa philosophie, il aurait été contraint d'avouer, si ses contemporains avaient eu l'usage de nos formules modernes, que la réalité de l'espace n'était rien de plus à ses yeux que la réalité de la représentation de l'espace. En effet, l'étendue dite objective n'est pas satisfaite par une simple divisibilité, ou puissance de division; quiconque la pose, pose les parties actuelles et en nombre infini de cette division possible, et une telle absurdité révoltait, à bon droit, le grand rationaliste.
Mais la question positive de l'atomisme est bien différente. L'observation et les théories nous conduisentelles à nous représenter les existences quelconques sous des conditions locales telles qu'il y ait toujours de certaines circonscriptions où des êtres agissent, et de certains intervalles où nul être n'agit de même.^^ Devonsnous supposer des étendues déterminées, pour servir à la délimitation individuelle des phénomènes, et d'autres étendues où ces mêmes phénomènes, ceux-là du moins, n'apparaissent pas ? La physique et la chimie répondent affirmativement, car ces sciences deviendraient impos-
1. On verra plus loin comment les physiciens modernes les plus éminents ont su, tout en spéculant sur l'atome, éviter cette erreur qui entache l'ancienne physique corpusculaire, et dont Newton luimême ne fut pas exempt.