‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 59 sur 194 · LE VIDE · texte numérisé non relu

LE VIDE

sibles dans l'hypothèse contraire. Par exemple, l'élasticité ne peut avoir son jeu qu'entre des particules séparées par des intervalles non résistants, sans quoi l'explication se trouverait indéfiniment reculée jusqu'à ce que l'on arrivât à un milieu libre pour les déplacements corpusculaires. Et, en général, toute théorie apte à rendre compte d'un genre d'actions et de mouvements suppose des lieux où nulle action semblable n'est exercée ni subie. On est ainsi amené à considérer des vides relatifs et des pleins relatifs, ces vides pouvant d'ailleurs être supposés des pleins par rapport à toute autre catégorie de phénomènes connus ou inconnus, et, réciproquement, ces pleins de véritables vides à l'égard de forces qui n'y trouveraient aucune occasion de modifications pour elles-mêmes. Le plein d'éther, si l'éther est plus qu'une hypothèse, serait un vide relatif sensible pour les mouvements astronomiques, pour les molécules d'air exécutant des vibrations sonores, etc., et le vide qu'on est obligé de supposer entre les molécules d'éther, afin de le concevoir en sa qualité de fluide élastique, pourrait de nouveau se trouver un plein, par rapport à je ne sais quels phénomènes sensiblement indifférents à tous les autres. Mais où cela s'arrêterai t-il.^

La question qui a tant occupé les philosophes subsiste toujours, et je la poserai en ces termes : un lieu mathématique, arbitrairement désigné, se trouvera-t-il toujours en fait être un siège de force, une place affectée à des phénomènes réels, perçus ou non.^^ Si on entendait le lieu dans la rigueur abstraite des géomètres (point, ligne ou surface, par exemple), il est visible qu'on ne pourrait répondre que négativement, pour ne pas admettre une continuité , une infinité effective de forces. Mais il s'agit de ces lieux circonscrits, à trois dimensions, tel que le plus grand espace en contient un nombre nécessairement fini; la réponse ne laisse pas d'être la même. En effet, le lieu étant assignable

arbitrairement par hypothèse, et pouvant décroître à volonté indéfiniment, pendant que le nombre des forces distinctes doit être déterminé par le fait, la régression de celles-ci doit s'arrêter avant la régression des lieux toujours divisibles. Ainsi les conditions rationnelles de la représentation sont d'accord avec le langage habituel •des sciences physiques. Nous sommes obligés d'admettre une borne à la succession des vides et des pleins, relatifs aux diverses actions des êtres, et de clore la série par des vides définitifs; non certes par des étendues en soi, mais par la représentation nécessaire de lieux variables, dont les uns servent à la détermination locale de tels ou tels phénomènes, pendant que les autres ne servent actuellement à la détermination d'aucun.

J'ajouterai, pour que le lecteur se place mieux à mon point de vue (et d'ailleurs l'hypothèse est intéressante d'elle-même), que l'existence des vides réels, c'est-àdire des lieux assignables à chaque instant dans lesquels nulle force ne réside, ne s'oppose point à ce que les lieux occupés ne soient simultanément les sièges de plusieurs ordres indépendants de phénomènes. L'impénétrabilité, dans le sens exact et général du mot, signifie que deux choses définies de manière à impliquer deè lieux distincts, ne peuvent se localiser identiquement : c'est même là une vérité analytique, un truisme. Mais la compénétration ne devrait pas nous étonner, si elle consistait en ce que des faits qui n'auraient rien de commun entre eux, étant rapportés chacun à ceux de son espèce, sous la catégorie de position, se trouvaient recevoir une même détermination locale. Deux mondes entièrement différents l'un de l'autre et étrangers pourraient ainsi coexister aux mêmes lieux. J'ai déjà fait usage de cette possibilité en discutant les hypothèses relatives aux moyens physiques de l'immortalité personnelle.

Maintenant quelle idée se faire des pleins réduits à leur plus simple expression, ou plutôt des êtres élémen-

LA FONCTION DE l'aTOME 21

taires qui les occupent? Que reste-t-il, sous le rapport de l'étendue, dans ces différents êtres, après qu'on a lait abstraction de tous les lieux actuellement vides? C'est à la fois un problème de physique mathématique et une question de critique générale que de rechercher la manière dont il convient de se représenter la condition locale des derniers êtres. Nommons-les librement des atomes, puisque nous avons écarté l'interprétation vicieuse de ce mot.

Dirons- nous que les atomes occupent une étendue, ou dirons-nous qu'ils résident en des points mathématiques? Mais qu'est-ce d'abord qu'occuper une étendue? Si cela devait signifier avoir dans l'étendue que l'on dit occupée des parties qui soient elles-mêmes des êtres, comme il arrive dans les corps sensibles, organisés ou non, les atomes n'occupent aucune étendue, puisque par définition ils ne sauraient avoir d'autres êtres sous eux. Mais si cela signifie s'entourer de sphères d'action dans l'espace, développer des perceptions et des appétitions dans un rayon déterminé, sous des conditions géométriques, ce qui est posséder un corps dans le sens vraiment positif du mot, alors l'atome peut posséder un corps et avoir de l'étendue.

Par exemple, concevons les fonctions atomiques de cette manière que Boscovich introduisit dans la science après Newton, et à laquelle on donne aujourd'hui un plus haut degré de simplicité ^ Admettons que les

1. On consultera avec fruit, sur ce sujet, un profond et substantiel mémoire de seize pages de Saint-Venant, Sur la question de savoir s^il existe des masses continues, et sur la nature probable des dernières particules des corps (Paris, 1844 ; chez Carilian Gœury. — La démonstration physico-mathématique de l'impossibilité des masses continues vient à l'appui de la preuve rationnelle pure, quoique celle-ci soit de nature à n'avoir pas besoin de confirmation. Mais les calculs de Poisson et de Cauchy, en établissant, sur des bases admises de tous les physiciens, que, dans l'hypothèse delà continuité des derniers éléments, la matière ne peut être représentée que comme une sorte d'atmosphère vague et sans consistance, sont d'un bon enseignement pour ceux qui croient encore cette même continuité indispensable à la conception d'une corporéité réelle et solide.

atomes exercent les uns sur les autres des actions qui leur sont rapportées comme à des points mathématiques, et dont les intensités dépendent de leurs distances mutuelles. Ces actions, répulsives pour les moindres distances, deviennent ensuite attractives, augmentent, puis diminuent rapidement, et enfin, à des distances sensibles pour nous, suivent la loi fixe de la gravitation. Dans cette hypothèse, on supposera des répulsions indéfiniment croissantes quand les distances diminuent à partir d'une certaine valeur, au-dessus de laquelle il n'y a que des attractions possibles. C'est bien ainsi que le calcul doit s'entendre; mais physiquement les forces doivent être bornées aux cas de leur efficacité réelle. Or, d'un côté, l'attraction d'un atome seul sur un autre atome est sans effet sensible à des distances relativement grandes, pour lesquelles on n'a à considérer que des actions entre masses d'atomes liés; de l'autre, les répulsions n'ont pas même lieu d'exister aux distances moindres que les dernières atteintes en fait. On peut donc fixer le corps et l'étendue naturelle de l'atome à la circonscription des plus grandes répulsions possibles, dans laquelle aucun autre atome ne pénètre. Les circonscriptions suivantes, celles des forces efficientes entre atomes, les unes répulsives, les autres attractives et beaucoup plus grandes qu'elles ne le sont aux distances sensibles (où elles suivent la loi de Newton), seraient alors les lieux où se forment les premières combinaisons de ces êtres élémentaires, et où s'établissent les premiers êtres complexes, c'est-à-dire les molécules chimiques, parties intégrantes des corps que nous percevons. Enfin, au delà de ces circonscriptions, quand il n'existe plus d'action atomique ni moléculaire isolée, on est en présence de la gravitation comme résultante générale des forces élémentaires, appliquée à un corps quelconque constitué et stable.

Tel est le mode le plus rationnel, si ce n'est le seul, sous lequel les sciences physiques puissent aujourd'hui

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