‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 76 sur 194 · LA CAUSE DU SON · texte numérisé non relu

LA CAUSE DU SON

dans toutes les théories. Le plein d'éther ou de tout autre (luide spécifique est seulement remplacé ici par le plein d'une matière commune que rien n'empêche de supposer à la fois élastique et aussi peu résistante que la réclament les phénomènes. Une matière ainsi raréfiée, et pouvant aller à un degré de ténuité inimaginable, émane toujours des corps liquides et même solides, comme le prouvent et l'impossibilité d'obtenir le vide parfait dans nos expériences, et cette évaporation subtile dont Teffusion des odeurs est un signe sensible. Entre les masses planétaires, la principale si ce n'est Tunique raison pour laquelle on répugne à admettre des atmosphères, d'ailleurs probables, qui s'épancheraient autour d'elles en se raréfiant jusqu'à une situation d'équilibre mutuel, est l'absence de certaines réfractions de la lumière dans les observations astronomiques. Mais l'objection ne devrait nous toucher que faiblement dès qu'elle ne nous oblige pas à nier l'existence des milieux que la lumière traverse sans modification appréciable, mais seulement ix poser leurs pouvoirs réfringents moindres que tel nombre donné. En tout cas, les partisans du vide planétaire ont à nous prouver que les vibrations de la matière commune, aussi raréfiée qu'il nous la faut, ne sauraient absolument tenir lieu des propriétés d'un éther imaginaire ou d'un fluide lumineux impondérable.

L'hypothèse qui n'admet point de matière nouvelle en dehors de l'observation et des lois communes aurait avec l'hypothèse de l'éther une parfaite analogie de forme et de calcul, si l'on y appliquait l'analyse en regardant les phénomènes calorifiques et lumineux comme exclusivement dus aux vibrations de particules de matière très ténues, tant interposées entre les molécules des corps, en manière d'atmosphères, que répandues dans les espaces où nulle autre matière n'existe. On pourrait sans doute, dans ce cas, conserver les avantages éprouvés et les formes mathématiques de la théorie la plus reçue

aujourd'hui. Les vibrations de chaleur et de lumière se distingueraient de celles qui produisent et propagent les sons, en ce que ces dernières ont lieu pour les molécules mêmes qui forment en quelque sorte le tissu des corps, tandis que les autres se développeraient dans leurs intervalles, dans leurs atmosphères toutes contiguës, formées de matière extrêmement déliée. D'ailleurs, le rôle que la structure des divers corps peut jouer pour modifier les ondulations éthérées demeurerait tel qu'on le fait dans la théorie de l'éther.

Si, au contraire, on était conduit à attribuer aux particules, engagées ou non qu'elles soient dans la constitution des corps, les vibrations calorifiques et lumineuses, il faudrait nécessairement coordonner celles-ci avec les vibrations sonores, et encore plus les en distinguer puisque leurs propriétés sensibles sont si différentes. Gela va de soi. Le problème a été abordé par Ampère et ramené à une distinction entre vibrations atomiques et vibrations moléculaires; mais ce physicien admettait l'éther comme agent de propagation.

La cause ou plutôt la nature physique du son, sur laquelle il ne reste aujourd'hui de doute pour personne, ne laisse pas d'avoir été longtemps inconnue, et alors on ne manquait pas d'en faire une essence sui generis, comme on l'a fait aussi et bien après de la lumière, et comme on le fait de la chaleur et de l'électricité encore. Les traducteurs des philosophes indiens donnent même le nom à'éther dM fluide sonore, et le rapprochement est instructif. Supposons que la théorie de l'acoustique ne soit pas ce qu'elle est devenue plus aisément que les autres, achevée dans ses principes, confirmée sans difficulté par des masses d'expériences et savantes et usuelles ; reportons-nous aux premiers âges de la spéculation : le physicien qui proposera le système des ondes étonnera l'esprit. Quel rapport, en effet, entre des vibrations et des sons.^^ Autant vaudrait entre des vibrations et des couleurs! Pour sauver la difficulté du passage, ce

AUTRES SENSATIONS SPECIFIQUES 75

physicien commencera par imaginer un fluide spécifique, comme quelque chose d'intermédiaire entre la doctrine des espèces sensibles et celle des purs mouvements. Plus tard on pourra n'envisager dans ce fluide que des propriétés mécaniques. Enfin on reconnaîtra que tous les corps, solides, liquides ou gazeux, sont propres à produire et à propager en vibrant le phénomène qui par rapport à nous est un son, et qu'ainsi, les mouvements propres des molécules, exécutés dans tous ces milieux de densités si diverses, sont le véritable point de vue physique de la sonorité. Il ne restera plus qu'à étendre la théorie aux autres branches de la recherche, tantôt par hypothèse, tantôt sous la pression des faits. Telle semble devoir être jusqu'au bout la marche de l'esprit.

La difficulté paraît consister désormais, beaucoup moins à se convaincre de l'existence des mouvements particulaires inhérents à tous les phénomènes, qu'à distinguer, à spécifier et à calculer ceux qui correspondent à leurs ordres divers et à nos différentes sensations. Pour les phénomènes mécaniques les plus apparents et en quelque sorte les plus grossiers, les chocs, les pressions de masses et leurs effets, et pour celles des modifications de notre sensibilité qui s'y rapportent dans le toucher, on n'a jamais pu en méconnaître la nature, quoiqu'on ne soit parvenu ni aisément ni entièrement à se rendre compte des fonctions que les molécules y remplissent. Chose curieuse et qui montre bien l'empire de l'imagination unie à l'habitude ! Les mêmes hommes dont la surprise est grande quand ils apprennent que la lumière ou la chaleur ne sont physiquement, ou pour notre expérience externe éclaircie et élaborée, que des vibrations, ont toujours trouvé très simple et très intelligible que les faits de pression et de frottement des corps donnent lieu aux sensations suigeneris dites du toucher. Ainsi on outrepasse le vrai en prenant pour une sorte d'identité l'harmonie des sensations

tactiles avec les déplacements moléculaires, et devant ce même vrai on recule quand il s'agit de poser une harmonie semblable entre les déplacements moléculaires et les autres espèces de la sensibilité!

Parmi ces espèces, il en est donc que l'on a toujours rapportées sans peine à leurs correspondants mécaniques : ce sont celles qui dépendent du tact proprement dit. Une autre, la sensation du son, a suivi, mais non sans œuvre de science, parce que déjà les mouvements corrélatifs devenaient moins patents et plus délicats. Une troisième, la lumière, est venue à son tour et n'est arrêtée que par la question de l'éther. La chaleur est appelée par la lumière, à cause de leur connexité de plus en plus vérifiée, et à mesure qu'on trouve plus difficile d'expliquer les lois calorifiques, par la combinaison d'une matière spéciale avec la matière des corps. Restent les sensations olfactives et saporifiques, dont l'explication nous manque et parait beaucoup plus difficile. D'une part, elles tiennent sans doute à des mouvements qui sont parmi les moins saisissables et entre des particules très subtiles; de l'autre, elles offrent des variétés qu'on doit présumer liées aux fonctions chimiques des corps, et sans doute aux fonctions biologiques : surcroît d'obscurité. Les phénomènes électriques dont l'expérience multiplie chaque jour les formes, et dont elle amène à pressentir d'étroits rapports avec les lois de la composition et de la décomposition des corps, pourront aussi plus tard jeter un peu de jour sur une partie de la science à laquelle on n'a seulement pas encore éprouvé le besoin de donner un nom.

()uand nous laissons de côté les prétendus fluides électriques, sur ce motif, au moins spécieux, que leur existence n'est fondée sur aucun fait, et qu'ils n'apportent d'explication pour les faits qu'autant qu'on détermine leur nature et successivement leurs propriétés en vue de cette explication môme; quand nous cherchons,

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